Il est en effet possible qu’au-delà du rayon limité de notre perception, d’autres entités existent. D’autres créatures, d’autres races, d’autres concepts et d’autres intelligences. Parmi ces entités, certaines nous sont probablement très supérieures en intelligence et en savoir. Mais ce n’est pas forcément une bonne nouvelle. Qu’est-ce qui nous fait penser que ces créatures, aussi différentes soient-elles de nous, manifestent en quelque façon une nature spirituelle ? Rien ne permet de supposer une transgression aux lois universelles de l’égoïsme et de la méchanceté. Il est ridicule d’imaginer que des êtres nous attendent aux confins du cosmos, pleins de sagesse et de bienveillance, pour nous guider vers une quelconque harmonie. Pour imaginer la manière dont ils nous traiteraient si nous venions à entrer en contact avec eux, mieux vaut se rappeler la manière dont nous traitons ces “intelligences inférieures” que sont les lapins et les grenouilles. [...] Telle est, nous avertit Lovecraft, la véridique image de nos futurs rapports avec les “intelligences étrangères”. Peut-être certains beaux spécimens humains auront l’honneur de finir sur une table à dissection : et voilà tout.
En 2008, on a le droit de penser absolument tout ce que l’on veut de l’auteur Houellebecq ; oui, tout ce que l’on veut, en vérité.
En 1991, bien avant d’être saisi par la gloire, M. Houellebecq publie un livre extraordinaire, un essai ; un essai sur un écrivain. L’homme en question s’appelle Howard Phillips Lovecraft et c’est l’un des génies littéraires du XXe siècle – Houellebecq nous met toutefois en garde : “il y a quelque chose de pas vraiment littéraire chez Lovecraft”. Lovecraft a fait couler des torrents noirs, des cataractes d’encre, universitaire ou non. Tout a été dit ; des gens sérieux ont écrit des bêtises, des fans du Midwest ont eu la révélation, le trouble et l’agitation ont été considérables.
Dans cet essai impeccable, Houellebecq synthétise à peu près tout ce qui a été dit d’intelligent sur Lovecraft ; il le synthétise en écrivain, c’est à dire que sa prose illumine son propos. Qu’il parle de l’angoisse cosmique, de la sensorialité, de l’architecture, du délire organisé et organique, de l’espace et du temps, ou encore du refus de la vie (parfaitement articulé aux pulsions racistes) de Lovecraft, Michel Houellebecq saisit la quintessence du maître de Providence et se révèle en véritable disciple littéraire : celui qui reprend la parole et se l’approprie, avant de tracer son propre chemin, pour le meilleur ou pour le pire.
Pour cela, et pour d’autres raisons aussi sans doute, il sera beaucoup pardonné à Houellebecq.
Paru au Rocher.

11 avril 2008 at 13:00
Un ami fin lecteur et critique littéraire me disait de Houellebecq: “je retiens qu’il inflige à la littérature française une humiliation plus cuisante encore que celle que le Nouveau Roman voulait lui infliger. Il l’avilit, et ce n’est pas si mal…
Je trouve Houellebecq plutôt ennuyeux (sauf ” Les particules élémentaires” ). Je crois que Houellebecq écrit comme il vit…”
11 avril 2008 at 14:16
Intéressant. Qui est cet ami ?
11 avril 2008 at 17:11
Nous en reparlerons ce soir à la Boîte à sardine…
11 avril 2008 at 17:50
Pas mal!
28 avril 2008 at 23:15
Je ne sais pas si je dois me réjouir de voir Houellebecq célébrer Lovevcraft (Borges aussi encensait Lovecraft), ou si je dois me chagriner de voir Lovecraft célébré par Houellebecq (il y a eu tant de peu de choses peu ragoûtantes glorifiées par Houellebecq).
Ce que je sais, c’est qu’il est un peu gênant d’être proclamé véritable disciple sans avoir été agréé par le maître.
29 avril 2008 at 10:02
Lovecraft aurait du mal à donner son agrément à Houellebecq, en effet…
Pour votre serviteur, qui a modestement consacré une année de sa vie à étudier Lovecraft, et vingt autres à le lire, il me semble que Houellebecq fait, *dans cet essai*, oeuvre de disciple. Peut-être la lecture de cet essai pourrait-elle vous aider à dissiper la gêne que vous ressentez.
1 mai 2008 at 10:02
Vous avez raison, il est mal de juger sans avoir lu, car c’est le texte qui compte et non l’auteur. Il va vraiment falloir que je lise cet essai.
19 mars 2009 at 13:21
Admirateur du génie littéraire de Lovecraft dpuis l’adolescence, je trouve que “contre le monde, contre la vie”, est sans finesse, caricatural et grossier… A l’image de l’auteur de ce torchon…. Rien à voir avec le volumineux et richement documenté « Roman de sa vie » de Lyon Sprague de Camp…
J’ai vu qu’un premier volume de ces lettres en version bilingue et lue allait sortir en français ! Rien de tel pour fonder sa propre opinion… Je mets le lien pour ceux que ca intéresse.
http://www.lyre-audio.com/titre.php?r=11
17 août 2009 at 14:11
Je trouve que Houellebecq, même si j’ai de vives réserves sur sa vision de Lovecraft, le comprend mieux que Sprague de Camp. Et pour la biographie, si la De camp a quelques qualités, surtout d’être la première bio sérieuse, elle pâlit vite face au Lovecraft – A Life de S.T. Joshi, hélas inédit en français, voire devant le Lord of a Visible World, superbe montage par Joshi de l’abondante correspondance de HPL en une très complète “autobiographie”.