Je ne t’aime pas, et tu ne m’aimes pas. C’est comme ça qu’on fait du bon travail. Ne jamais aimer son patron. Quel qu’il soit, il faut haïr ce fils de pute. Un homme qui ne hait pas son patron ne vaut rien. Et un patron que ses hommes ne haïssent pas ne vaut rien.
C’est sur ces bases saines qu’Eric Williamson, ancien ouvrier du bâtiment lui-même, construit le chantier de Noir Béton.
Malgré la dualité chromatique que le titre semble suggérer, nous sommes dans un monde haut en couleurs. San Francisco. Ses sans-abris. Ses putains. Ses patrons. Ses ouvriers du bâtiment. Broadstreet, personnage central, ne mange plus que de l’alcool. Il se consume. Ses camarades mexicains parviendront-ils à le sauver par leur action rédemptrice et collective ? Mazzarino, le patron (l’homme qui théorise en exergue de cet article). Colby Root, le Mormon fanatique, qui trouve dans le béton, la gunite, le visage de Dieu. Et enfin Rex, son double maudit, figure du Diable qui aime travailler sur les chantiers.
Le réalisme est là, rappelant les sidérantes Tribulations d’un précaire de Iain Levison. La paye et les doigts amputés, les horaires plus qu’approximatifs, les syndicats corrompus, le travail au noir et surtout, partout, la saleté, le danger et l’alcool. Le tableau est proche de Zola.
Mais l’intérêt profond, littéraire donc, est ailleurs sans doute. Au delà du réalisme, voire du naturalisme, le lecteur et Broadstreet basculent dans l’envers du décor. Les chantiers s’hallucinent, la ville de San Francisco se tord en un poème sordide, les personnages ne sont plus que des cartes à jouer. Il faut un grand talent, et une grande générosité sans doute après avoir connu cette vie, pour insuffler une fièvre de surréalisme au compte-rendu de ce monde noir du travail, qui aurait pu n’être que désespérant.
Cet univers sale, Eric Williamson le transcende, discrètement, avec une langue sobre qui frôle parfois Beckett. Car tous attendent la fin d’un chantier qui ne viendra pas. Ils attendent Godot, mais le maître du jeu, ce n’est même pas le patron, c’est Rex, le vieux ricanant “aux ruades de bouc”.
Une découverte, à un continent de certains clichés noirs.
Chez Fayard Noir, traduit par Christophe Mercier.

14 novembre 2008 at 10:17
Visiblement, Williamson commencerait à trouver un public, même si tout le monde n’apprécie pas.
Peut-être cela donnera-t-il une chance à son premier, magnifique, Gris-Oakland, paru dans La Noire dans l’indifférence générale … Une réédition en poche ?
8 décembre 2008 at 1:33
[...] http://journalduntraducteur.wordpress.com/2008/11/13/noir-beton-par-eric-miles-williamson/ [...]
27 décembre 2008 at 11:33
Je suis en train de le lire et je m’interroge au niveau de la traduction justement…
Très régulièrement, dans les dialogues apparaît un “il dit”
exemple : (p13)
- Voilà un beau sac à merde!il dit.
le ‘il’ désignant un homme dans la rue.
Ce ‘il dit’ me choque et chaque fois que je le rencontre dans le livre ça me stoppe…
Je suppose que dans le texte original il y a un “he says” qui traîne.
Mais il aurait peut-être fallu ne pas le mettre en français, pour rendre le texte plus authentique!
Je souhaiterai l’avis d’un traducteur pro!