Dernier ouvrage de Norman Spinrad, Il est parmi nous met en scène des archétypes : une pratiquante de la mystique orientale, un auteur de SF, alter ego de l’auteur peut-être, un impresario dépassé par les événements, et surtout, un comique halluciné, qui prétend revenir du futur pour nous mettre en garde contre ce qui nous attend si nous continuons sur la même voie. Car l’avenir d’où Ralf le comique affirme venir n’est, bien sûr, qu’un cauchemar, condensé de tout ce qui pourrait aller mal sur notre planète d’ici quelques siècles.
Rapidement, Ralf trouve un talk show. Malheureusement, le comique se révèle fort limité et son impresario engage la mystique et l’auteur de SF pour étoffer ses blagues vaseuses. Confrontation de deux mondes : Dexter Lampkin, l’écrivain amateur de science, et Amanda Robin, disciple d’un étrange maître zen. Pourtant, physique quantique et roue du karma finiront par trouver un terrain d’entente…
Le roman est ambitieux : environnement, conscience planétaire, et conscience tout court. Les passages mystico-scientifiques ont la rigueur et l’élan d’un solide délire sous acide. Qui sommes-nous et où allons-nous ?
Plus modestement, le traducteur avoue s’être intéressé particulièrement au parcours de Lampkin. Ecrivain professionnel moyennement doué, il a mangé de la proverbiale vache enragée pendant un certain temps, avant de parvenir à une certaine notoriété, qui lui a permis de rouler dans une vieille AlfaRomeo et d’avoir un enfant. Encouragé, il s’est lancé dans un ouvrage important, qui préfigurait les avertissements apocalyptiques de Ralf le comique prophète. L’ouvrage important a, bien sûr, fait un bide. Depuis, Dexter Lampkin pond de la littérature commerciale au kilomètre, ce qui lui permet de faire rouler l’Alfa, payer le loyer et, last but not least, se faire inviter dans des conventions de SF où les fans féminines peuvent l‘admirer en nature.
Puis il accepte de travailler pour le talk-show, prostitution suprême qui lui permet de s’acheter une Porsche – avec laquelle il connaîtra, d’ailleurs, une illumination zen qui n’est pas sans évoquer le traité du zen et des motocyclettes (mais en plus cher). Coupons court : Norman Spinra aborde avec humour et finesse l’éternel dilemme de l’écrivain – ou du traducteur, voire du journaliste : rouler en Alfa (pas en Porsche, rassurons tout de suite nos lecteurs) doit-il être le but final, l’omega de celui qui écrit ? La médiocrité, les besognes alimentaires, sont-elles nécessaires ? Faut-il décroître ? Et si oui, jusqu’où ? Et si l’on refuse toute besogne alimentaire, et que par conséquent l’on ne mange pas, et qu’il faut néanmoins un corps pour écrire, ne risque-t-on pas de ne plus écrire du tout, et de se retrouver à l’autre bout de la chaîne alimentaire, c’est à dire esclave au MacDonald ? Bref, la question que tout adulte doit se poser : où mettre les limites ?
Sur cette angoissante question, le traducteur vous laisse avec cet imposant ouvrage. (Et encore, je ne vous ai pas parlé de la femme-rat, ni des Ralfies).
Chez Fayard Noir, texte français de Sylvie Denis et Roland C. Wagner
Le jeune Harry habite avec sa soeur Tom (si) et ses parents près de Pearl Creek, dans l’East Texas. Le point cardinal est important, la majuscule aussi : nous sommes dans un pays à part.
Le traducteur se trouve parfois confronté à des nappes de difficultés. Comme un gros gâteau de mariage, ces nappes s’étalent, scintillent, mettent le manipulateur de langage en appétit…et il finit par renoncer, écoeuré.
J”ai commencé par lui enlever la tête. Cela n’a pas été une mince affaire. Elle était toujours très belle, mais il y avait trop de sang. J’ai dû mettre une serviette par terre pour éponger et quand ça n’a plus été suffisant, le sang continuait à couler. Il ne fallait surtout pas tacher la moquette couleur crème, assortie à la couleur du bas des armoires ; ma mère avait mis tant de temps pour trouver exactement ce qu’elle voulait.
– Le Traducteur, dit Crantor en l’interrompant.


