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L’anglais possède bien des charmes propres, qui font les délices des linguistes et l’intérêt du métier de traducteur. Son intérêt mais aussi, bien sûr, sa difficulté.

Pour le traducteur de polar, mais pas seulement, le mot fucking fait partie de ces charmes, tendance vénéneuse. Pareil au rat des marais ou à l’écrevisse américaine, fucking s’étale dans sa simplicité, parfois fatal aux autres syntagmes. Nous, Français, lecteurs de Rabelais, de Céline et de Dard, amateurs de langue fleurie au lexique d’une turgescente abondance, tombons de haut devant cette monoculture de l’insulte. Les Anglo-saxons n’auraient-ils que ce putain à la bouche ? Merde alors.

Sont-ils limités à ce point ?

Et surtout, comment traduire cette saleté de fucking ?

Si la littérature est un crime parfait, et la traduction un hold-up textuel, il importe avant tout de garder son calme. Et pour garder son calme, rien de mieux que la nuance.

Tout d’abord, les Anglo-saxons ne sont pas aussi limités que nous pourrions le penser. Nous aurions pu nous en douter. Leur lexique sait être très vert et très riche, comme tout lecteur d’Irvine Welsh ou d’Iceberg Slim en V.O pourra en témoigner (ces deux exemples étant bien sûr choisis pour leur totale disparité culturelle). Du maquereau de Detroit au pochtron du Fife, l’anglais fait preuve de souplesse et d’ampleur. Le “wee pouf” devient un “lil’ faggot”, pour n’en rester qu’aux insultes les plus convenues.

Il n’en reste pas moins que fucking domine le langage cru, qu’il le phagocyte, et qu’il va bien falloir le traduire. Certains collègues (heureusement de moins en moins nombreux) pensent s’en tirer en imposant l’équivalence fucking=putain de. Ce n’est pas inexact, c’est juste insuffisant. Car “putain de”, en français, ne s’est pas imposé avec la même évidence que fucking. Il peut parfois fonctionner (fucking car= putain de voiture, pourquoi pas) mais sa répétition, évidente en anglais, lasse rapidement en français – ou crée un effet comique qui n’est pas forcément bienvenu.

Il faut donc trouver une autre solution.

Son principe est simple : fucking est un “marqueur” : il intensifie et surtout, rend grossier le mot ou le groupe de mots auquel il s’applique. En d’autres termes, il indique un changement de registre.

What a fucking car = Quelle merde cette bagnole (qui ici sera mieux qu’une simple “voiture”).

I met a fucking banker at the desk = Il y avait un de ces connards de gratte-papier à la banque…

She’s a fucking whore = C’est la reine des radasses (attention au mot “salope”, qui à l’instar du terme “bitch” peut désigner une femme agressive, revendicative…toutes choses qu’une certaine langue parfois teintée d’un léger machisme n’aime guère). Ici fucking s’applique à un terme déjà grossier : n’hésitons nullement à mettre le paquet, comme dirait l’autre.

I’m fucking late=Oh nom de Dieu, comment je suis en retard ! (ne pas hésiter à modifier la ponctuation : l’anglais dispose de ressources d’accentuation dont nous sommes privés, il faut donc les compenser).

Pour conclure, fucking est à l’image de la traduction : pour rester fidèle à l’esprit du texte, il faut parfois en transposer la lettre.

Il fallait bien tout ce fucking article (article à la con) pour en arriver là.

Prochaine intervention : Wordsworth est-il traduisible en s’aidant du lexique de Lamartine ?

La traduction française du Breakout de Richard Stark, alias Donald Westlake, est désormais disponible.

Retrouvez Parker, le gentleman (?) cambrioleur, aux prises avec une dure réalité : celle des murs. Des murs qu’il faut casser pour sortir…mais aussi pour entrer (puis encore pour sortir). Une allégorie de l’existence ?

Un thriller crédible et efficace, quoi qu’il en soit.

Bonne lecture.

Chez Rivages.

…Après le Kosovo et les hommes de la KFOR…et les employés de la mission des Nations Unies…et des gens des ONG…j’ai été baisée par des Italiens, des Pakistanais et surtout par des Allemands…A Kukës, on avait ordre d’être entièrement à disposition des Forces internationales… et d’être particulièrement gentilles et obéissantes avec les Allemands, parce qu’ils payent mieux, surtout les officiers…

Tel est le quotidien de Doïna, très jeune habitante de la Moldavie roumaine, victime de la traite des blanches.

Je suis en fauteuil roulant, ma jambe est complètement plâtrée pour encore deux mois, j’ai le cou dans une foutue minerve et le bras en écharpe, on m’a retiré le plâtre du bras seulement la semaine dernière, je ne peux toujours pas me remettre à travailler, d’ailleurs personne ne m’offre de boulot, ma femme s’est tirée en embarquant les gosses parce qu’un crétin lui a balancé des calomnies sur ma vie privée au Japon, je dois payer les avocats pour le divorce, mon cousin me harcèle pour une somme énorme que je n’arrive pas à lui rembourser…je fonctionne aux calmants et aux anti-dépresseurs, je me suis remis à fumer trois paquets par jour, mon découvert a atteint des profondeurs apocalyptiques…

Et voici le quotidien de Gilbert Woodbrooke, le calamiteux photographe fétichiste et protagoniste récurrent des romans de R. Slocombe.

La trajectoire complexe de Gilbert finira par rejoindre celle de Doïna ; auparavant, elle aura croisé une écrivaine japonaise de 19 ans à la dernière mode, une femme docteur d’une énergie indomptable, un artiste aussi contemporain que pervers, et un gang de proxénètes albanais. Tout est possible : nous sommes dans le Londres de Tony Blair.

Les gaffes du photographe, hormone ambulante, loser frénétique et handicapé des béquilles, insufflent un humour bienvenu à un roman particulièrement sombre. En véritable chirurgien du noir, Romain Slocombe greffe un contexte existant, celui de l’esclavage par la prostitution, à des perversions imaginaires, du domaine de l’intime. Le Mal public et privé se côtoient et fusionnent dans un ancien asile de fous : les noces de l’indifférence et du sadisme sont ainsi représentées, jusqu’à un final inattendu et éprouvant. Le cauchemar est devenu réalité, l’opération est terminée.

Gilbert Woodbrooke, lui, continuera à vivre. Le lecteur aussi. Le roman s’est refermé sur lui.

On attend la suite de cette trilogie L’Océan de la stérilité… avec une certaine angoisse.

Chez Fayard Noir.

Mais laissez-moi vous dire une chose : le corps humain ne perd pas de temps non plus. Tout symptôme a ses raisons, ses motivations. Même les cauchemars sont nécessaires pour que la machine fonctionne… Disons que ce sont les pets de l’esprit, pour parler vulgairement.

José Carlos Somoza, psychiatre d’origine cubaine vivant en Espagne, n’a sans doute aucun rapport avec la sinistre dynastie qui régna un temps sur le Nicaragua. Sa Treizième dame, en revanche, entretient des relations étroites avec la profession de son auteur. Le lecteur entre dans un cauchemar éveillé, sans recours aucun aux clichés du roman noir.

Disons-le aussitôt : La dame n°13 est un livre d’horreur. Si les cauchemars sont les pets de l’esprit, l’insouciant amateur de littérature noire plonge dans une atmosphère empestée. Le livre s’ouvre sur un cauchemar classique, presque orthodoxe pourrait-on dire, et enchaîne sur des meurtres atroces. Rulfo, la victime de ces rêves, est un ancien professeur féru de poésie, tombé dans l’alcool. Avec Ballesteros, médecin généraliste de l’âme et surtout Raquel, jeune femme au passé disparu, il va affronter le péril ultime : les 13 dames de la poésie.

Car l’horreur va bien au-delà des meurtres et tortures qui jalonnent le parcours de nos héros. L’horreur est diligentée par les 13 dames (mais sont-elles bien treize ?) qui sont, depuis l’éternité, les muses des poètes…mais il s’agit malheureusement de sorcières, d’êtres aussi maléfiques que sadiques, qui utilisent la poésie comme une arme – une arme concrète, une incantation destructice. Tel vers de Shakespeare, correctement prononcé, peut détruire une ville. Tel quatrain de Dante peut réduire un être humain en bouillie sanguinolente. Les trois personnages, porteurs d’une vie qu’ils ignorent, iront de manipulation en manipulation jusqu’à l’affrontement final.

Au-delà de l’intrigue palpitante aux rebondissements aussi nombreux que subtils, au-delà de l’horreur physique pure que l’auteur n’hésite pas à invoquer, c’est bien sûr le postulat de ce livre qui fait frissonner : et si la poésie n’était qu’un instrument de pouvoir, et les Muses d’infâmes et indestructibles sorcières ?

Question perverse à laquelle il est vivement conseillé de réfléchir.

Chez Babel/Actes Sud. Traduit par Marianne Millon.

Comme chacun peut s’en douter, il arrive au traducteur de somnoler ou d’aller trop vite, le résultat étant souvent le même.

Ainsi obtient-on parfois des choses tout à fait intéressantes, comme ceci :

Assis sur les marches, il lisait Les Rois du Ring.

(Lord of the Rings, c’est à dire bien sûr Le Seigneur des Anneaux. Qui a dit : “c’est la même chose” ?).

“Il entra dans un bar topless” devient Il entra dans un bar en plein air.

Un bar bien aéré en tous cas.

Conclusion : soyons humbles, cela n’arrive pas qu’aux autres.

(Merci à Judith de Moisson Rouge pour ces deux exemples).

Faisant le tour des bocaux où nageaient des hippocampes à queue frisée, tapotant sur un récipient où coassaient des crapauds goitreux, le docteur Porc ne put s’empêcher de rajouter quelques commentaires désobligeants.

– A votre place, je changerais le nom de la boutique. Les mille herbes de la montagne sacrée ne convient plus tout à fait. Je verrais bien quelque chose dans le genre Ménagerie pour affections innommables ou Bestiaux informes pour maladies honteuses.

Le dos voûté – car le docteur Porc était un client de choix – l’apothicaire risqua une faible objection…

Au début du XVIIe siècle, le Vietnam accueille des marchands portugais, des missionnaires jésuites, et aussi des navires fantômes.

Dans la baie d’Ha Long, les cadavres des pirates s’en prennent aux vivants. On pille et profane des cimetières, aussi. Le mandarin Tân, assisté du lettré Dinh, devra éclaircir cette ténébreuse histoire. Il pourra compter sur l’aide de Hsiu-Tung, jésuite français intégré, comme son nouveau nom l’indique. Tellement intégré qu’il doute, ce qui ne l’empêchera pas de se jeter à corps perdu dans une enquête dangereuse.

Nos héros croiseront la route du docteur Porc, le médecin légiste local, d’un noble eunuque marié, de Madame veuve Aconit, femme de tête et de fouet, et de bien d’autres encore…Et quelle est cette mystérieuse poudre noire ?

Nous sommes loin de l’exotisme de commande, des enquêtes banales plaquées sur un décor artificiel. C’est un Extrême-orient truculent et bouillonnant qui déferle sur le lecteur tel un esprit des eaux. Personnages attachants, suspense et poésie : une rare réussite.

Chez Picquier.

“Manchette est-il devenu Dieu ?” demande, avec une ironie légère, un commentateur mordant du roman noir.

Le mercredi 11 juin à 19h30, votre serviteur tentera de répondre à cette question, en compagnie et à l’instigation de Jacques Aubergy, de la librairie l’Ecailler de Marseille.

Venez naturellement nombreux.

Pour plus de détails :

manchette-le-mecredi-11-juin-a-19-heures30

Romain Slocombe, avec qui votre serviteur a pu échanger quelques mots lors d’un prix phocéen, est visiblement un monsieur charmant, civilisé. Cela ne l’empêche pas de nous plonger dans les puits les plus noirs.

Nous sommes au Japon. Gilbert Woodbrooke, photographe fétichiste passablement déchiré, arrive à Tokyo. Projet professionnel : rencontrer un réalisateur de porno mettant en scène des lycéennes. Du classique, en fait. Il y aussi Julius, galeriste, catastrophe ambulante et “ami” de Gilbert. Et puis il y a le passé, que le photographe découvrira peu à peu, au gré du hasard et des faits divers. Un passé extrêmement pesant. Celui de l’Unité 731 de Mandchourie qui, pendant la guerre, se livra à des actes médicaux abominables sur des milliers de prisonniers chinois. Le roman est entrelacé d’interrogatoires d’anciens soldats, criminels de guerre plus ou moins repentis, qui évoquent la réalité de ces camps, et la personnalité de leur chef, le médecin militaire Ishii.

La ringardise et les préoccupations médiocres de Gilbert offrent un contrepoint tantôt amusant tantôt inquiétant à l’horreur du passé évoqué. Perversion de la science et corruption de l’Etat forment une chape de plomb sous laquelle Gilbert, et le lecteur, étouffent à petit feu. Un grand livre effrayant, sur fond de renaissance du nationalisme japonais.

Le médecin général Ishii a ouvert la séance d’accueil des nouveaux arrivants, au coeur de la nuit, suivant son habitude. Ishii travaillait la nuit et allait se coucher à l’aube dans les bordels de Harbin…Il s’est avancé, en grand uniforme, et a déclaré… je me rappelle encore chacun de ses mots : “Notre mission sacrée de médecins est de lutter contre toutes les variétés de micro-organismes qui causent des maladies. De leur interdire toutes les voies d’invasion du corps humain. D’annihiler tous les éléments étrangers qui se logent dans notre corps. Et de mettre au point les traitements les plus efficaces possibles. Or les recherches que vous allez entreprendre ici sont en opposition complète avec ces principes et peuvent provoquer chez vous une angoisse, du seul fait que vous êtes médecins. Néanmoins, je vous conjure de poursuivre ces recherches, qui sont inspirées par un double objectif médical : premièrement en tant qu’hommes de science il faut nous efforcer d’expérimenter sur la réalité des sciences naturelles, et rechercher et découvrir ce qui nous est encore inconnu ; deuxièmement, en tant que militaires, il faut que nous réussissions à mettre au point des armes puissantes contre l’ennemi.” … Ce genre de discours, je ne veux plus l’entendre, vous comprenez…

Non, il ne s’agit pas d’un inédit de Philip K. Dick, mais de la décision prise par Mme Albanel, ministre de la Culture : désormais, le site de son ministère sera traduit par des logiciels et ce, sans aucune relecture.

Saluons ce progrès : c’est avec les économies de bouts de chandelle que l’ont fait les grandes novlangues.

Quelques passéistes, telle l’Association des Traducteurs Littéraires de France, ont cru bon de manifester leur désarroi.

Voici le courrier qu’ils ont adressé à Mme Albanel :

lettremmeministre

La seconde moitié de cette missive illustre toutes les capacités du mécanique interprète. Nous voilà rassurés.

Histoire de nous divertir, voici la traduction, effectuée par Google Translator, des deux premiers paragraphes des Silver Pigs, roman de Lindsay Davis (polar historique romain fort agréable, au demeurant). Le texte a été choisi pour sa relative simplicité :

Lorsque la jeune fille est venue précipiter les étapes, j’ai décidé que je portais beaucoup trop de vêtements.
Il a été la fin de l’été. Rome frizzled comme une crêpe sur un griddleplate. Les gens unlaced leurs chaussures, mais elle a dû les garder sur, pas même un éléphant pourraient traverser les rues unshod. Flopped populaire sur des tabourets dans l’ombre des portes, les genoux en dehors nu, nu jusqu’à la taille – et dans les backstreets de l’Aventin secteur où je vivais, c’était seulement les femmes.

Un érotisme fluide et multiculturel se dégage de l’ensemble. Sommes-nous à l’aube d’une nouvelle ère, celle où les éléphants se promèneront unshod dans les rues de Rome, et où nous seront tous nus, nus jusqu’à la taille face au Moloch ?

1. Quelles sont les principales autorités en matière de chronologie universelle ?
2. Enumérez les différentes corrections apportées au calendrier solaire.

3. Citez les différentes manières de calculer l’année chez les anciens Grecs, les Romains, les Juifs, les Francs et les Anglais.

4. Expliquez l’ère dioclétienne, l’ère de Constantinople, l’ère terrestre, l’ère des Juifs modernes, l’ère espagnole, l’Hégire, l’ère dionysienne ou chrétienne.

5. Donnez les sites géographiques originels des Vandales, des Goths, des Francs, des Saxons et des Huns.

6. Citez les sources à l’origine de nos connaissances sur la période allant du règne de Nerva à celui de Justinien.

7. Donnez une vue générale de l’histoire des Francs, de leur passage du Rhin jusqu’au traité de Verdun – avec dates.

8. La conquête des Wisigoths et des Vandales, y compris le sort final de leurs monarchies – avec dates.

9. Quand les Romains abandonnèrent-ils la Bretagne ? Quand, et par qui, la chrétienté fut-elle introduite dans ce pays ? Quelle était l’origine de la common law anglaise ?

10. Etablissez un parallèle entre les personnalités d’Alfred le Grand et de Charlemagne.

(Examen d’histoire moderne sanctionnant la fin des études secondaires à Harrow School, Royaume-Uni, 1829).

Extrait du même livre de Roger Hudson.

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