avril 2008


Il se redressa soudain et me regarda de façon presque directe, sa pipe agressivement fichée entre ses mâchoires serrées. Il remplissait le monde de fumée. J’étais mal à l’aise, mais n’avais pas vraiment peur de lui. Si j’avais eu ma pelle, il n’aurait pas duré longtemps. Je me dis que la meilleure chose à faire était de me plier à ses caprices et d’être d’accord avec tout ce qu’il disait.

Bienvenue dans une Irlande déroutante, où l’on vole les bicyclettes, qui se vengent en imprimant leur personnalité à leurs utilisateurs. D’ailleurs, un détachement spécial de policiers s’occupe exclusivement de ces vols, négligeant les crimes du narrateur, qui, après avoir procédé à plusieurs assassinats à coups de pelle, se fera lui-même voler son vélo. Le malheureux affrontera policemen fétichistes, voleurs philosophes et autres théoriciens de l’absurde, avec le même désir d’aller au fond des choses, et de voyager aux confins des mondes connus… pour récupérer sa bicyclette. Un disciple d’Ulysse ?

Dans ces pages d’une tranquillité délirante, Flann O’Brien devient le frère en noir de Jarry et d’Alphonse Allais. La campagne irlandaise, c’est-à-dire le monde, ne sera plus jamais la même.

Chez Phébus, traduit par Patrick Reumaux.


Pour la rentrée, retour rétro : René Réouven.

René Réouven est injustement oublié ; en tous cas, il n’est pas aussi fêté qu’il devrait l’être. Auteur notamment d’un whodunit parodique et acide sur les moeurs académiques et littéraires, dont votre serviteur, honte à lui, a oublié le titre mais pas la chute, René Réouven s’illustre ici dans une évocation à la fois joyeuse et sinistre du Londres victorien, où il jongle en virtuose avec des personnages aussi délicats qu’Oscar Wilde (encore lui) et le Dr Jekyll avec son double en embuscade. L’intrigue, assez serrée, permet de naviguer entre les clichés d’époque sans jamais se fracasser dessus…

Un savant invente une machine à pénétrer dans l’esprit. C’est l’époque du scientisme d’H.G. Wells, les machines étonnantes ne font peur à personne. C’est en effet la personne qui est dangereuse… bien plus que la machine.

« …sous la surface lumineuse qui s’offre à l’observation intérieure, s’étend une région obscure, inexplorée, peuplée de phénomènes subconscients dont nous ne percevons que les effets atténués et modifiés… »

Une image s’est subitement imposée à moi, image absurde, mais qui puisait sa force dans son absurdité même : j’ai pensé à ces poissons des grandes profondeurs, dont la cohésion organique n’est maintenue que par l’énorme pression de l’eau, et qui éclatent lorsqu’on les ramène à la surface.

Bonne  plongée.

Chez Denoël.

Si la source y est, je suis sourcier.

Attention,  Robin Cook  a un homonyme, auteur de thrillers médicaux, et surtout industriels.

Il est pourtant facile de ne pas se tromper : il suffit d’ouvrir une page au hasard d’un Robin Cook (le vrai).

Si Viper avait eu une dimension mythologique, on aurait pu le comparer au diable qui préside les cercles de l’enfer. Et, pour poursuivre l’analogie, Viper préférait que l’enfer, qui de toute façon se trouvait partout, se concentrât autant que possible autour de lui pour former un périmètre commode, régulier et torride à souhait qu’il pouvait surveiller efficacement depuis le 188 Berkeley Square, organisé en une structure rationnelle qui lui rapportait des bénéfices confortables. Car Inter-Vices était une entreprise qui comblait les attentes d’un vaste public, si vaste que seule aurait pu l’atteindre une campagne publicitaire à l’échelle du pays tout entier…

Interrompant le fil de ses pensées, Viper se rappela l’un des rares soirs où, encore collégien à Eton, il avait reçu la visite de son professeur principal. S’asseyant précautionneusement au bout du lit, son professeur lui avait demandé :

« Si vous déteniez le pouvoir, Viper, comment l’utiliseriez-vous ? »

Et Viper avait répondu : « Au maximum de mes capacités ».

Lord Eylau, personnage principal du livre, est loin de ce maximum. Quadragénaire, alcoolique, fils d’une grande famille déchue et d’une mère atroce, Lord Eylau vivote de petits boulots sordides, se roulant dans sa déchéance, jusqu’au jour où il rencontre Helen, femme d’un pasteur paumé. La liaison est brûlante, Helen a besoin d’argent, Eylau n’en a pas. Il accepte donc un boulot de tenancier pour Viper, ancien condisciple d’Eton et PDG d’Inter-Vices. Eylau dirigera un bordel SM à thème historique, option XVIIIe siècle, où il sera Louis XVI, accompagné de la volcanique Helen. Pendant ce temps, le pasteur cocu cherche sa voie, entre whisky et prêches publics…

Une oeuvre sombre comme un ciel de novembre, mais pas n’importe lequel : un ciel de novembre britannique. Un humour au rasoir, des personnages délirants mais parfaitement réels ; un regard visionnaire :

« De toutes façons, dit Viper à voix basse, il y aura toujours des gens qui vivront ainsi. » Cela serait bientôt le cas à Moscou, Pékin et Alger, au Caire et à Varsovie, tout autant qu’à Londres et à New York – si ce n’était déjà fait.

Le livre a été écrit en 1971.

Chez Rivages. Traduit par Jean-Paul Gratias.

Si Margaret Thatcher est réélue Premier ministre ce mardi, je vous le dis :

Je vous le dis : vous connaîtrez la souffrance, lorsqu’il vous faudra payer pour être soigné.

Je vous le dis : vous connaîtrez l’ignorance, celle des talents laissés en friche et de l’intelligence gâchée, lorsque le savoir sera un privilège et non un droit.

Je vous le dis : vous connaîtrez la pauvreté, lorsque les retraites baisseront et que les aides sociales seront amputées par un gouvernement qui ne veut pas payer, dans une économie qui ne peut pas payer.

Je vous le dis : vous connaîtrez le froid, lorsque le prix du chauffage deviendra un impôt, un impôt indolore pour les riches et exorbitant pour les pauvres.

Je vous le dis : ne vous attendez pas à travailler. Quand on ne gagne rien, on ne dépense rien. Quand on ne dépense rien, le travail meurt.

Je vous le dis : vous ferez silence, lorsque le couvre-feu de la peur et le gibet du chômage vous auront appris l’obéissance.

Je vous le dis : vous ne bougerez plus de chez vous, lorsque le prix et la durée des transports vous emprisonneront à domicile, tuant votre temps libre.

Je vous le dis : tout crédit sera difficile, lorsque vos revenus auront fondu.

Si Margaret Thatcher gagne, je vous le dis : défense d’être monsieur-tout-le-monde.

Défense d’être jeune.

Défense de tomber malade.

Défense de vieillir.

(Extrait du discours « I warn you », prononcé en 1983 par Neil Kinnock ; traduit par votre serviteur).

Il est en effet possible qu’au-delà du rayon limité de notre perception, d’autres entités existent. D’autres créatures, d’autres races, d’autres concepts et d’autres intelligences. Parmi ces entités, certaines nous sont probablement très supérieures en intelligence et en savoir. Mais ce n’est pas forcément une bonne nouvelle. Qu’est-ce qui nous fait penser que ces créatures, aussi différentes soient-elles de nous, manifestent en quelque façon une nature spirituelle ? Rien ne permet de supposer une transgression aux lois universelles de l’égoïsme et de la méchanceté. Il est ridicule d’imaginer que des êtres nous attendent aux confins du cosmos, pleins de sagesse et de bienveillance, pour nous guider vers une quelconque harmonie. Pour imaginer la manière dont ils nous traiteraient si nous venions à entrer en contact avec eux, mieux vaut se rappeler la manière dont nous traitons ces « intelligences inférieures » que sont les lapins et les grenouilles. […] Telle est, nous avertit Lovecraft, la véridique image de nos futurs rapports avec les « intelligences étrangères ». Peut-être certains beaux spécimens humains auront l’honneur de finir sur une table à dissection : et voilà tout.

En 2008, on a le droit de penser absolument tout ce que l’on veut de l’auteur Houellebecq ; oui, tout ce que l’on veut, en vérité.

En 1991, bien avant d’être saisi par la gloire, M. Houellebecq publie un livre extraordinaire, un essai ; un essai sur un écrivain. L’homme en question s’appelle Howard Phillips Lovecraft et c’est l’un des génies littéraires du XXe siècle – Houellebecq nous met toutefois en garde : « il y a quelque chose de pas vraiment littéraire chez Lovecraft ». Lovecraft a fait couler des torrents noirs, des cataractes d’encre, universitaire ou non. Tout a été dit ; des gens sérieux ont écrit des bêtises, des fans du Midwest ont eu la révélation, le trouble et l’agitation ont été considérables.

Dans cet essai impeccable, Houellebecq synthétise à peu près tout ce qui a été dit d’intelligent sur Lovecraft ; il le synthétise en écrivain, c’est à dire que sa prose illumine son propos. Qu’il parle de l’angoisse cosmique, de la sensorialité, de l’architecture, du délire organisé et organique, de l’espace et du temps, ou encore du refus de la vie (parfaitement articulé aux pulsions racistes) de Lovecraft, Michel Houellebecq saisit la quintessence du maître de Providence et se révèle en véritable disciple littéraire : celui qui reprend la parole et se l’approprie, avant de tracer son propre chemin, pour le meilleur ou pour le pire.

Pour cela, et pour d’autres raisons aussi sans doute, il sera beaucoup pardonné à Houellebecq.

Paru au Rocher.

Souvenez-vous, Nino, qu’un dieu meurt lorsqu’il n’a plus d’adorateurs, mais qu’une idée à laquelle plus personne ne croit devient un idéal. Nous sommes des rois sans royaume : mon règne est passé, mais ce nouveau siècle ou le suivant, votre règne arrivera, comme dans la chanson…

Le linceul du vieux monde, c’est celui que tisse Bruant, le chanteur de la Belle Epoque. Mais aussi Nino, vieux militant anarchiste, et Oscar Wilde, poète déchu désireux de faire sauter la tour Eiffel. Ce tandem improbable sera entraîné dans une conspiration où rôdent opium et magie noire. Et qui pique les femmes dans les omnibus ?

Le roman, digne des meilleurs feuilletons d’époque (au sens noble du terme), nous entraîne dans un maëlstrom d’aventures échevelées. Argots d’époque, messes sataniques, glorieux faits d’armes de l’anarchisme, misère des faubourgs et mégalomanie de l’Exposition universelle… On ne fera qu’un reproche à l’auteur, par ailleurs universitaire et collaborateur de la revue Gangsterera : c’est trop court, en somme. La matière est tellement dense qu’elle se serait volontiers prêtée à un ouvrage plus épais.

Next time, hopefully.

Paru chez l’Ecailler, collection l’Atinoir. Préface de Paco Ignacio Taibo.

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« Nous étions à mi-chemin entre le poisson et le pudding. Au moment où Supple ouvrait la bouche pour commencer une nouvelle et interminable histoire, je fis ce qu’il fallait faire et le tuai.

Une tache s’élargit sur son plastron blanc, pareille à des pétales de coquelicot surgissant de la neige. Comme mon carnet de croquis me manquait ! Il y avait là une orgie de nuances pourpres. » *

Une orgie de nuances pourpres.

Ainsi peut-on résumer la vie de Lucifer Box : dandy, peintre, et assassin. Mais le très wildien M. Box récuserait sans doute cette appellation. Lucifer Box n’est pas un tueur, c’est un agent secret au service de Sa Gracieuse Majesté, le prince Edouard. La peinture, les dîners mondains (ou semi-mondains…) ne sont qu’une couverture.

Alors, quand les plus grands scientifiques de l’Empire se mettent à disparaître – mais pas leurs cercueils – et qu’un trafic mystérieux semble les relier à Naples, Lucifer Box n’hésite plus. En outre, une dame a disparu, dans des circonstances propres à étonner Sherlock Holmes en personne.

Sur place, Lucifer fait rapidement la connaissance de Charlie Jackpot, un jeune domestique déluré – à tous points de vue – en compagnie duquel, de bouges grandiloquents en tunnels méphitiques, il devra lutter contre le plan infernal du Vesuvius Club.

 

The Vesuvius Club mêle l’humour à la noirceur ; son narrateur et personnage principal, aussi amoral qu’esthète, mélange de James Bond et de Dorian Gray, nous dépeint un monde édouardien et souterrain, peuplés de pseudo-ducs, de savants fous et de meurtrières à voilette. Le style aussi enlevé qu’efficace, entraîne le lecteur dans des aventures échevelées, mais toujours en monocle et haut-de-forme…

Chez Simon & Schuster. L’auteur, Mark Gatiss, a collaboré à la Ligue des gentlemen extraordinaires. The Vesuvius Club est en VO et pour l’instant, libre de droits. Il ne manque qu’un éditeur, le traducteur étant tout trouvé…

*Trad. Emmanuel Pailler

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Les vies parallèles, ce sont celles de Lebeaux, brasseur d’affaires belge, et de son avocat de main. Celles de Claude et Daniel, chiffonniers, talonnés par la misère. Celle d’Amélie, mère célibataire, soeur de Daniel, étouffée par la pauvreté. Et encore celle de Kasongo, ancien milicien mobutiste « réfugié » à Bruxelles. Des vies qui avaient tout pour rester parallèles, et ne se rejoindre qu’à l’infini, à la mort. Mais voilà : Claude et Daniel mettent la main sur des photos compromettantes, des photos datant de la colonisation belge du Zaïre. Et ils décident de faire chanter Lebeaux, l’homme dont la fortune dépend étroitement de l’Afrique, des atrocités qui s’y commettent.

Un livre épais, une évocation néoréaliste de Bruxelles comme cité des limbes, où le dénuement asphyxie la vie même. Ovejero pose la question du destin, de la damnation. Pourtant, le dénouement, subtil, redonne aux personnages leur humanité, leur faculté d’évoluer, sans que le problème du libre arbitre et de la fatalité soit réglé. C’est cette richesse qui permet d’échapper au désespoir.

Chez Moisson Rouge, traduit par Marianne Millon.

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« J’étais adossé à la pierre tombale d’un certain Samuel Sidney Talevest. La nuit était tombée et dans le froid, quelque part, un homme me cherchait avec sa torche électrique, mon arme au poing.
Son plan était simple : me tuer et prendre ce que j’avais dans la poche. Le mien l’était aussi : rester en vie. Il y aurait forcément un malheureux dans l’histoire. »

Toby Peters, le détective des stars, reprend du service ; le livre s’ouvre de manière fracassante, comme souvent. Pourtant, la star qui contacte notre héros au début de l’histoire n’a rien de bien surprenant à lui apprendre : un inconnu vient de le menacer. Or, la star, c’est Charlie Chaplin, habitué à être une cible aux Etats-Unis en raison de ses opinions politiques ; les racines du maccarthysme. Non, c’est plutôt la teneur de la menace qui est étonnante. Chaplin ne doit pas approcher une personne… dont il n’a jamais entendu parler. Toby relève le défi, acceptant comme toujours l’aide de ses amis le catcheur poète et le nain traducteur (le plus beau métier du monde). Tout cela pour se retrouver, bien des péripéties plus tard, poursuivi dans un cimetière.

–La forme est indissociable du fond (oui, comme toujours, certes). L’interprète se laisse porter par l’humour et le regard de l’auteur, qui réussit l’exploit de rendre crédibles et aimables des personnages parfaitement délirants. Kaminsky, déconneur à froid -ce sont souvent les meilleurs- ou observateur de la nature humaine ? Quoi qu’il en soit, c’est aussi un érudit, qui nous plonge dans une immense bulle d’années 40. Le travail de recherche (cinéma, musique) se doit d’être précis…

Chez Rivages.

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