mai 2008


Romain Slocombe, avec qui votre serviteur a pu échanger quelques mots lors d’un prix phocéen, est visiblement un monsieur charmant, civilisé. Cela ne l’empêche pas de nous plonger dans les puits les plus noirs.

Nous sommes au Japon. Gilbert Woodbrooke, photographe fétichiste passablement déchiré, arrive à Tokyo. Projet professionnel : rencontrer un réalisateur de porno mettant en scène des lycéennes. Du classique, en fait. Il y aussi Julius, galeriste, catastrophe ambulante et « ami » de Gilbert. Et puis il y a le passé, que le photographe découvrira peu à peu, au gré du hasard et des faits divers. Un passé extrêmement pesant. Celui de l’Unité 731 de Mandchourie qui, pendant la guerre, se livra à des actes médicaux abominables sur des milliers de prisonniers chinois. Le roman est entrelacé d’interrogatoires d’anciens soldats, criminels de guerre plus ou moins repentis, qui évoquent la réalité de ces camps, et la personnalité de leur chef, le médecin militaire Ishii.

La ringardise et les préoccupations médiocres de Gilbert offrent un contrepoint tantôt amusant tantôt inquiétant à l’horreur du passé évoqué. Perversion de la science et corruption de l’Etat forment une chape de plomb sous laquelle Gilbert, et le lecteur, étouffent à petit feu. Un grand livre effrayant, sur fond de renaissance du nationalisme japonais.

Le médecin général Ishii a ouvert la séance d’accueil des nouveaux arrivants, au coeur de la nuit, suivant son habitude. Ishii travaillait la nuit et allait se coucher à l’aube dans les bordels de Harbin…Il s’est avancé, en grand uniforme, et a déclaré… je me rappelle encore chacun de ses mots : « Notre mission sacrée de médecins est de lutter contre toutes les variétés de micro-organismes qui causent des maladies. De leur interdire toutes les voies d’invasion du corps humain. D’annihiler tous les éléments étrangers qui se logent dans notre corps. Et de mettre au point les traitements les plus efficaces possibles. Or les recherches que vous allez entreprendre ici sont en opposition complète avec ces principes et peuvent provoquer chez vous une angoisse, du seul fait que vous êtes médecins. Néanmoins, je vous conjure de poursuivre ces recherches, qui sont inspirées par un double objectif médical : premièrement en tant qu’hommes de science il faut nous efforcer d’expérimenter sur la réalité des sciences naturelles, et rechercher et découvrir ce qui nous est encore inconnu ; deuxièmement, en tant que militaires, il faut que nous réussissions à mettre au point des armes puissantes contre l’ennemi. » … Ce genre de discours, je ne veux plus l’entendre, vous comprenez…

Non, il ne s’agit pas d’un inédit de Philip K. Dick, mais de la décision prise par Mme Albanel, ministre de la Culture : désormais, le site de son ministère sera traduit par des logiciels et ce, sans aucune relecture.

Saluons ce progrès : c’est avec les économies de bouts de chandelle que l’ont fait les grandes novlangues.

Quelques passéistes, telle l’Association des Traducteurs Littéraires de France, ont cru bon de manifester leur désarroi.

Voici le courrier qu’ils ont adressé à Mme Albanel :

lettremmeministre

La seconde moitié de cette missive illustre toutes les capacités du mécanique interprète. Nous voilà rassurés.

Histoire de nous divertir, voici la traduction, effectuée par Google Translator, des deux premiers paragraphes des Silver Pigs, roman de Lindsay Davis (polar historique romain fort agréable, au demeurant). Le texte a été choisi pour sa relative simplicité :

Lorsque la jeune fille est venue précipiter les étapes, j’ai décidé que je portais beaucoup trop de vêtements.
Il a été la fin de l’été. Rome frizzled comme une crêpe sur un griddleplate. Les gens unlaced leurs chaussures, mais elle a dû les garder sur, pas même un éléphant pourraient traverser les rues unshod. Flopped populaire sur des tabourets dans l’ombre des portes, les genoux en dehors nu, nu jusqu’à la taille – et dans les backstreets de l’Aventin secteur où je vivais, c’était seulement les femmes.

Un érotisme fluide et multiculturel se dégage de l’ensemble. Sommes-nous à l’aube d’une nouvelle ère, celle où les éléphants se promèneront unshod dans les rues de Rome, et où nous seront tous nus, nus jusqu’à la taille face au Moloch ?

1. Quelles sont les principales autorités en matière de chronologie universelle ?
2. Enumérez les différentes corrections apportées au calendrier solaire.

3. Citez les différentes manières de calculer l’année chez les anciens Grecs, les Romains, les Juifs, les Francs et les Anglais.

4. Expliquez l’ère dioclétienne, l’ère de Constantinople, l’ère terrestre, l’ère des Juifs modernes, l’ère espagnole, l’Hégire, l’ère dionysienne ou chrétienne.

5. Donnez les sites géographiques originels des Vandales, des Goths, des Francs, des Saxons et des Huns.

6. Citez les sources à l’origine de nos connaissances sur la période allant du règne de Nerva à celui de Justinien.

7. Donnez une vue générale de l’histoire des Francs, de leur passage du Rhin jusqu’au traité de Verdun – avec dates.

8. La conquête des Wisigoths et des Vandales, y compris le sort final de leurs monarchies – avec dates.

9. Quand les Romains abandonnèrent-ils la Bretagne ? Quand, et par qui, la chrétienté fut-elle introduite dans ce pays ? Quelle était l’origine de la common law anglaise ?

10. Etablissez un parallèle entre les personnalités d’Alfred le Grand et de Charlemagne.

(Examen d’histoire moderne sanctionnant la fin des études secondaires à Harrow School, Royaume-Uni, 1829).

Extrait du même livre de Roger Hudson.

Nous sommes en 1733. Anthony Henley, représentant au Parlement de la circonscription de Southampton, répond à ses électeurs, qui lui ont envoyé une plainte concernant une loi sur les contributions indirectes, votée par M. Henley.

« J’ai reçu votre courrier ; je suis étonné que vous ayez l’insolence de me déranger pour cette loi. Vous savez, chose que je sais fort bien, que je vous ai achetés. Et je sais, moi, chose que vous croyez peut-être que je ne sais pas, que vous êtes en train de vous vendre à Quelqu’un d’Autre ; en outre, je sais, chose que vous ne savez pas, que je suis en train d’acheter une autre circonscription. Puisse la malédiction de Dieu s’abattre sur vous ; puissent vos maisons être aussi ouvertes et communes à tous les agents du fisc que vos femmes et vos filles l’étaient avec moi, quand je défendais votre corporation de fripouilles. »

Heureux temps où la sélection par l’argent nous évitait la bassesse et la vulgarité, dans le style comme dans les moeurs.

Extrait de Hudson’s English History – A Compendium, par Roger Hudson. (Non publié en français ; extrait traduit par votre serviteur)

Arrivé à l’âge adulte, âge de toutes les tristesses, âge monochrome, le lecteur se plaît à regretter les récits fantasques et colorés de son enfance. Ces mousquetaires, hardis compagnons et joyeux drilles éternels et surtout, immortels. Les Scaramouche, les Cœur Vaillant. Comment les retrouver ? Où chercher ?

Dominique Berbiguier, ami et écrivain, vous donne la clé de ce monde enfoui. Avec ses Aventures de François Zéphyr, enthousiasmant pavé, vous redécouvrirez les sagas de votre enfance. Mais attention, ami lecteur : des sagas enrichies. Des sagas pour grandes personnes, avec un univers entier à découvrir, celui de la Présidentie, en guerre contre France et ses alliés. Un univers où nos héros, en quête d’une sublime Vierge au Têtard – toile de maître subitement disparue lors de son transfert du musée -, affronteront l’idéologie présidentine et bien d’autres dangers. Savants fous, miliciens, terroristes, espions, et démons du passé… la route menant au bunker présidentiel sera tortueuse. Aux commandes du Léviathan, François Zéphyr et ses compagnons multiplieront ruses et facéties, déjoueront les complots, et, après en avoir acquis les principes fondamentaux, élèveront la survie au rang des arts.

Place donc au cursus de Chasseur-cueilleur. L’avenir des universités !

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Vous apprendrez également, entre mille autres merveilles, comment l’on peut être poète et empereur en chambre

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et, au final, comment une vieille aristocrate tenta de vaincre la mort

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Roman d’aventures échevelé, fresque grinçante et hilarante sur le totalitarisme et ses vases communicants, Les Aventures de François Zéphyr ressuscite le picaresque, qu’il colorie de la noirceur humaine.

Codicille. Dominique Berbiguier est écrivain, mais pas encore auteur (à moins que ce ne soit l’inverse). Comme dit le profane : il n’est pas encore publié. Tout éditeur intéressé par son livre, et comment ne le serait-il pas, peut prendre contact avec votre serviteur, qui transmettra.


Enoch tourne le coin au moment précis où l’exécuteur lève le noeud coulant au-dessus de la femme. La foule du Boston Common s’arrête de prier et de sangloter tandis que le bourreau reste immobile, les bras fixes, pareil en tout point à un charpentier installant une poutre. La corde saisit un disque du ciel bleu de Nouvelle Angleterre. Les Puritains le contemplent et, selon toute apparence, méditent. Enoch le Rouge tire sur les rênes de son cheval d’emprunt en approchant des spectateurs, et constate que l’intention de l’exécuteur n’est pas de soumettre son savoir-faire à leur inspection, mais de leur offrir un avant-goût bref – et fascinant, pour un Puritain – du portail par lequel ils devront tous passer un jour.

Boston, c’est un bon morceau de collines nageant dans une cuiller de marécages. La route qui forme le manche de la cuiller est barrée par un mur, avec les habituels échafauds devant, et leurs victimes, ou certaines parties d’icelles, attachées ou clouées aux portes de la ville. Enoch en vient, et il se dit qu’il a vu la fin de ces spectacles – ensuite, ce ne seront plus que des églises et des tavernes. Mais non : les morts devant les portes sont de vulgaires voleurs, tués pour des crimes commis ici-bas. Ce qui se passe en ce moment sur le Common est de nature plus sacramentelle.

Nous sommes le 12 octobre 1713. Enoch le Rouge, alias Enoch Root, bien connu des lecteurs du Cryptonomicon, le précédent cycle de Stephenson, vient d’arriver à Boston pour transmettre une lettre à Daniel Waterhouse. A la lecture de cette missive, Waterhouse pourtant fort âgé se précipitera vers l’Europe. Il doit y retrouver son ancien camarade, Isaac Newton, qu’une féroce disputatio scientifique a opposé à un certain Leibniz.

En chemin, Waterhouse se souvient de ses jeunes années à Cambridge, de ses premiers contacts avec la Royal Society of Science. Les dissections de grenouilles géantes. Les théories sur la génération spontanée. Newton s’enfonçant une aiguille (émoussée) dans l’oeil pour tester les variations optiques dues au globe oculaire. La Grande Peste de Londres. Les Puritains traqués par le nouveau roi. Les théories sur la lumière, l’adaptation des calculs de Descartes. Les orgies universitaires des jeunes nobles, d’autant plus arrogants que Cromwell est mort…

Dans ce premier tome d’un cycle colossal, Neal Stephenson nous convie à une plongée dans les XVIIe et XVIIIe rugissants. Les siècles des débuts de la science. Des premiers Etats-Unis. Des pirates, des pestes, de Londres et de Boston. Une érudition impressionnante, teintée d’humour, donne souffle et richesse à ce voyage dans les coeurs et les cerveaux de l’âge moderne, comme le Cryptonomicon chantait l’âge des ordinateurs…

A lire (en anglais)…et à traduire donc !

(Traduction des premiers paragraphes par votre serviteur).