Enoch tourne le coin au moment précis où l’exécuteur lève le noeud coulant au-dessus de la femme. La foule du Boston Common s’arrête de prier et de sangloter tandis que le bourreau reste immobile, les bras fixes, pareil en tout point à un charpentier installant une poutre. La corde saisit un disque du ciel bleu de Nouvelle Angleterre. Les Puritains le contemplent et, selon toute apparence, méditent. Enoch le Rouge tire sur les rênes de son cheval d’emprunt en approchant des spectateurs, et constate que l’intention de l’exécuteur n’est pas de soumettre son savoir-faire à leur inspection, mais de leur offrir un avant-goût bref – et fascinant, pour un Puritain – du portail par lequel ils devront tous passer un jour.

Boston, c’est un bon morceau de collines nageant dans une cuiller de marécages. La route qui forme le manche de la cuiller est barrée par un mur, avec les habituels échafauds devant, et leurs victimes, ou certaines parties d’icelles, attachées ou clouées aux portes de la ville. Enoch en vient, et il se dit qu’il a vu la fin de ces spectacles – ensuite, ce ne seront plus que des églises et des tavernes. Mais non : les morts devant les portes sont de vulgaires voleurs, tués pour des crimes commis ici-bas. Ce qui se passe en ce moment sur le Common est de nature plus sacramentelle.

Nous sommes le 12 octobre 1713. Enoch le Rouge, alias Enoch Root, bien connu des lecteurs du Cryptonomicon, le précédent cycle de Stephenson, vient d’arriver à Boston pour transmettre une lettre à Daniel Waterhouse. A la lecture de cette missive, Waterhouse pourtant fort âgé se précipitera vers l’Europe. Il doit y retrouver son ancien camarade, Isaac Newton, qu’une féroce disputatio scientifique a opposé à un certain Leibniz.

En chemin, Waterhouse se souvient de ses jeunes années à Cambridge, de ses premiers contacts avec la Royal Society of Science. Les dissections de grenouilles géantes. Les théories sur la génération spontanée. Newton s’enfonçant une aiguille (émoussée) dans l’oeil pour tester les variations optiques dues au globe oculaire. La Grande Peste de Londres. Les Puritains traqués par le nouveau roi. Les théories sur la lumière, l’adaptation des calculs de Descartes. Les orgies universitaires des jeunes nobles, d’autant plus arrogants que Cromwell est mort…

Dans ce premier tome d’un cycle colossal, Neal Stephenson nous convie à une plongée dans les XVIIe et XVIIIe rugissants. Les siècles des débuts de la science. Des premiers Etats-Unis. Des pirates, des pestes, de Londres et de Boston. Une érudition impressionnante, teintée d’humour, donne souffle et richesse à ce voyage dans les coeurs et les cerveaux de l’âge moderne, comme le Cryptonomicon chantait l’âge des ordinateurs…

A lire (en anglais)…et à traduire donc !

(Traduction des premiers paragraphes par votre serviteur).

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