Romain Slocombe, avec qui votre serviteur a pu échanger quelques mots lors d’un prix phocéen, est visiblement un monsieur charmant, civilisé. Cela ne l’empêche pas de nous plonger dans les puits les plus noirs.

Nous sommes au Japon. Gilbert Woodbrooke, photographe fétichiste passablement déchiré, arrive à Tokyo. Projet professionnel : rencontrer un réalisateur de porno mettant en scène des lycéennes. Du classique, en fait. Il y aussi Julius, galeriste, catastrophe ambulante et « ami » de Gilbert. Et puis il y a le passé, que le photographe découvrira peu à peu, au gré du hasard et des faits divers. Un passé extrêmement pesant. Celui de l’Unité 731 de Mandchourie qui, pendant la guerre, se livra à des actes médicaux abominables sur des milliers de prisonniers chinois. Le roman est entrelacé d’interrogatoires d’anciens soldats, criminels de guerre plus ou moins repentis, qui évoquent la réalité de ces camps, et la personnalité de leur chef, le médecin militaire Ishii.

La ringardise et les préoccupations médiocres de Gilbert offrent un contrepoint tantôt amusant tantôt inquiétant à l’horreur du passé évoqué. Perversion de la science et corruption de l’Etat forment une chape de plomb sous laquelle Gilbert, et le lecteur, étouffent à petit feu. Un grand livre effrayant, sur fond de renaissance du nationalisme japonais.

Le médecin général Ishii a ouvert la séance d’accueil des nouveaux arrivants, au coeur de la nuit, suivant son habitude. Ishii travaillait la nuit et allait se coucher à l’aube dans les bordels de Harbin…Il s’est avancé, en grand uniforme, et a déclaré… je me rappelle encore chacun de ses mots : « Notre mission sacrée de médecins est de lutter contre toutes les variétés de micro-organismes qui causent des maladies. De leur interdire toutes les voies d’invasion du corps humain. D’annihiler tous les éléments étrangers qui se logent dans notre corps. Et de mettre au point les traitements les plus efficaces possibles. Or les recherches que vous allez entreprendre ici sont en opposition complète avec ces principes et peuvent provoquer chez vous une angoisse, du seul fait que vous êtes médecins. Néanmoins, je vous conjure de poursuivre ces recherches, qui sont inspirées par un double objectif médical : premièrement en tant qu’hommes de science il faut nous efforcer d’expérimenter sur la réalité des sciences naturelles, et rechercher et découvrir ce qui nous est encore inconnu ; deuxièmement, en tant que militaires, il faut que nous réussissions à mettre au point des armes puissantes contre l’ennemi. » … Ce genre de discours, je ne veux plus l’entendre, vous comprenez…

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