septembre 2008


…Après le Kosovo et les hommes de la KFOR…et les employés de la mission des Nations Unies…et des gens des ONG…j’ai été baisée par des Italiens, des Pakistanais et surtout par des Allemands…A Kukës, on avait ordre d’être entièrement à disposition des Forces internationales… et d’être particulièrement gentilles et obéissantes avec les Allemands, parce qu’ils payent mieux, surtout les officiers…

Tel est le quotidien de Doïna, très jeune habitante de la Moldavie roumaine, victime de la traite des blanches.

Je suis en fauteuil roulant, ma jambe est complètement plâtrée pour encore deux mois, j’ai le cou dans une foutue minerve et le bras en écharpe, on m’a retiré le plâtre du bras seulement la semaine dernière, je ne peux toujours pas me remettre à travailler, d’ailleurs personne ne m’offre de boulot, ma femme s’est tirée en embarquant les gosses parce qu’un crétin lui a balancé des calomnies sur ma vie privée au Japon, je dois payer les avocats pour le divorce, mon cousin me harcèle pour une somme énorme que je n’arrive pas à lui rembourser…je fonctionne aux calmants et aux anti-dépresseurs, je me suis remis à fumer trois paquets par jour, mon découvert a atteint des profondeurs apocalyptiques…

Et voici le quotidien de Gilbert Woodbrooke, le calamiteux photographe fétichiste et protagoniste récurrent des romans de R. Slocombe.

La trajectoire complexe de Gilbert finira par rejoindre celle de Doïna ; auparavant, elle aura croisé une écrivaine japonaise de 19 ans à la dernière mode, une femme docteur d’une énergie indomptable, un artiste aussi contemporain que pervers, et un gang de proxénètes albanais. Tout est possible : nous sommes dans le Londres de Tony Blair.

Les gaffes du photographe, hormone ambulante, loser frénétique et handicapé des béquilles, insufflent un humour bienvenu à un roman particulièrement sombre. En véritable chirurgien du noir, Romain Slocombe greffe un contexte existant, celui de l’esclavage par la prostitution, à des perversions imaginaires, du domaine de l’intime. Le Mal public et privé se côtoient et fusionnent dans un ancien asile de fous : les noces de l’indifférence et du sadisme sont ainsi représentées, jusqu’à un final inattendu et éprouvant. Le cauchemar est devenu réalité, l’opération est terminée.

Gilbert Woodbrooke, lui, continuera à vivre. Le lecteur aussi. Le roman s’est refermé sur lui.

On attend la suite de cette trilogie L’Océan de la stérilité… avec une certaine angoisse.

Chez Fayard Noir.

Mais laissez-moi vous dire une chose : le corps humain ne perd pas de temps non plus. Tout symptôme a ses raisons, ses motivations. Même les cauchemars sont nécessaires pour que la machine fonctionne… Disons que ce sont les pets de l’esprit, pour parler vulgairement.

José Carlos Somoza, psychiatre d’origine cubaine vivant en Espagne, n’a sans doute aucun rapport avec la sinistre dynastie qui régna un temps sur le Nicaragua. Sa Treizième dame, en revanche, entretient des relations étroites avec la profession de son auteur. Le lecteur entre dans un cauchemar éveillé, sans recours aucun aux clichés du roman noir.

Disons-le aussitôt : La dame n°13 est un livre d’horreur. Si les cauchemars sont les pets de l’esprit, l’insouciant amateur de littérature noire plonge dans une atmosphère empestée. Le livre s’ouvre sur un cauchemar classique, presque orthodoxe pourrait-on dire, et enchaîne sur des meurtres atroces. Rulfo, la victime de ces rêves, est un ancien professeur féru de poésie, tombé dans l’alcool. Avec Ballesteros, médecin généraliste de l’âme et surtout Raquel, jeune femme au passé disparu, il va affronter le péril ultime : les 13 dames de la poésie.

Car l’horreur va bien au-delà des meurtres et tortures qui jalonnent le parcours de nos héros. L’horreur est diligentée par les 13 dames (mais sont-elles bien treize ?) qui sont, depuis l’éternité, les muses des poètes…mais il s’agit malheureusement de sorcières, d’êtres aussi maléfiques que sadiques, qui utilisent la poésie comme une arme – une arme concrète, une incantation destructice. Tel vers de Shakespeare, correctement prononcé, peut détruire une ville. Tel quatrain de Dante peut réduire un être humain en bouillie sanguinolente. Les trois personnages, porteurs d’une vie qu’ils ignorent, iront de manipulation en manipulation jusqu’à l’affrontement final.

Au-delà de l’intrigue palpitante aux rebondissements aussi nombreux que subtils, au-delà de l’horreur physique pure que l’auteur n’hésite pas à invoquer, c’est bien sûr le postulat de ce livre qui fait frissonner : et si la poésie n’était qu’un instrument de pouvoir, et les Muses d’infâmes et indestructibles sorcières ?

Question perverse à laquelle il est vivement conseillé de réfléchir.

Chez Babel/Actes Sud. Traduit par Marianne Millon.