Mais laissez-moi vous dire une chose : le corps humain ne perd pas de temps non plus. Tout symptôme a ses raisons, ses motivations. Même les cauchemars sont nécessaires pour que la machine fonctionne… Disons que ce sont les pets de l’esprit, pour parler vulgairement.

José Carlos Somoza, psychiatre d’origine cubaine vivant en Espagne, n’a sans doute aucun rapport avec la sinistre dynastie qui régna un temps sur le Nicaragua. Sa Treizième dame, en revanche, entretient des relations étroites avec la profession de son auteur. Le lecteur entre dans un cauchemar éveillé, sans recours aucun aux clichés du roman noir.

Disons-le aussitôt : La dame n°13 est un livre d’horreur. Si les cauchemars sont les pets de l’esprit, l’insouciant amateur de littérature noire plonge dans une atmosphère empestée. Le livre s’ouvre sur un cauchemar classique, presque orthodoxe pourrait-on dire, et enchaîne sur des meurtres atroces. Rulfo, la victime de ces rêves, est un ancien professeur féru de poésie, tombé dans l’alcool. Avec Ballesteros, médecin généraliste de l’âme et surtout Raquel, jeune femme au passé disparu, il va affronter le péril ultime : les 13 dames de la poésie.

Car l’horreur va bien au-delà des meurtres et tortures qui jalonnent le parcours de nos héros. L’horreur est diligentée par les 13 dames (mais sont-elles bien treize ?) qui sont, depuis l’éternité, les muses des poètes…mais il s’agit malheureusement de sorcières, d’êtres aussi maléfiques que sadiques, qui utilisent la poésie comme une arme – une arme concrète, une incantation destructice. Tel vers de Shakespeare, correctement prononcé, peut détruire une ville. Tel quatrain de Dante peut réduire un être humain en bouillie sanguinolente. Les trois personnages, porteurs d’une vie qu’ils ignorent, iront de manipulation en manipulation jusqu’à l’affrontement final.

Au-delà de l’intrigue palpitante aux rebondissements aussi nombreux que subtils, au-delà de l’horreur physique pure que l’auteur n’hésite pas à invoquer, c’est bien sûr le postulat de ce livre qui fait frissonner : et si la poésie n’était qu’un instrument de pouvoir, et les Muses d’infâmes et indestructibles sorcières ?

Question perverse à laquelle il est vivement conseillé de réfléchir.

Chez Babel/Actes Sud. Traduit par Marianne Millon.

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