novembre 2008


naufrage-du-zocalo1

Mexico.

« Les paroles, ici, ont valeur d’actes ; ce sont les escarmouches de notre guerre civile de l’indolence, où le premier qui se fâche a perdu. Et les perdants doivent partir. La seule victoire, c’est s’y réveiller. Quant au reste, nul n’en sait rien. Tenons-nous-en à l’essentiel : rester, c’est la comprendre, c’est savoir ce qui importe, c’est à dire rester. »

Fabrizio Mejia Madrid est journaliste, habitant de Mexico et spécialiste de la ville. Il a tenu un certain temps une rubrique des faits divers qui, dit-il, lui a permis d’aller dans des quartiers où il n’aurait jamais eu l’occasion de mettre les pieds autrement.

Ce fantastique roman est une promenade floue dans Mexico, vue par un narrateur à la vie tout aussi flottante. Car la ville est construite sur un lac, et sur du passé. D’où son côté incertain, que la vie sordide des mégapoles du tiers monde n’arrive pas à dissimuler. Mexico est une ville disparue, une ville engloutie qui cherche à masquer sa précarité souterraine derrière l’hystérie des voitures et des gens.

Le texte évoque les quatre éléments : la terre (le séisme de 85), l’eau (les inondations récurrentes et interminables, l’impossible assèchement), l’air (la pollution omniprésente) et enfin le feu (les incendies, la menace permanente des volcans). Entre ces quatre sentinelles de l’Apocalypse, le narrateur nous entraîne dans des aventures vagues et hilarantes.

Fabrizio Mejia Madrid est plein d’humour et viscéralement attaché à  sa ville.

Cela n’empêche pas Mexico d’être, bien sûr, une métaphore de la vie humaine.

Par discrétion, nous éviterons les comparaisons évidentes avec la Lisbonne de Pessoa ou le Dublin de Joyce, mais il faut se rendre à l’évidence : l’écrivain Madrid porte une ville dans sa tête.

Chez Les Allusifs, traduit par Gabriel Iaculli

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beton

Je ne t’aime pas, et tu ne m’aimes pas. C’est comme ça qu’on fait du bon travail. Ne jamais aimer son patron. Quel qu’il soit, il faut haïr ce fils de pute. Un homme qui ne hait pas son patron ne vaut rien. Et un patron que ses hommes ne haïssent pas ne vaut rien.

C’est sur ces bases saines qu’Eric Williamson, ancien ouvrier du bâtiment lui-même, construit le chantier de Noir Béton.

Malgré la dualité chromatique que le titre semble suggérer, nous sommes dans un monde haut en couleurs. San Francisco. Ses sans-abris. Ses putains. Ses patrons. Ses ouvriers du bâtiment. Broadstreet, personnage central, ne mange plus que de l’alcool. Il se consume. Ses camarades mexicains parviendront-ils à le sauver par leur action rédemptrice et collective ? Mazzarino, le patron (l’homme qui théorise en exergue de cet article). Colby Root, le Mormon fanatique, qui trouve dans le béton, la gunite, le visage de Dieu. Et enfin Rex, son double maudit, figure du Diable qui aime travailler sur les chantiers.

Le réalisme est là, rappelant les sidérantes Tribulations d’un précaire de Iain Levison. La paye et les doigts amputés, les horaires plus qu’approximatifs, les syndicats corrompus, le travail au noir et surtout, partout, la saleté, le danger et l’alcool. Le tableau est proche de Zola.

Mais l’intérêt profond, littéraire donc, est ailleurs sans doute. Au delà du réalisme, voire du naturalisme, le lecteur et Broadstreet basculent dans l’envers du décor. Les chantiers s’hallucinent, la ville de San Francisco se tord en un poème sordide, les personnages ne sont plus que des cartes à jouer. Il faut un grand talent, et une grande générosité sans doute après avoir connu cette vie, pour insuffler une fièvre de surréalisme au compte-rendu de ce monde noir du travail, qui aurait pu n’être que désespérant.

Cet univers sale, Eric Williamson le transcende, discrètement, avec une langue sobre qui frôle parfois Beckett. Car tous attendent la fin d’un chantier qui ne viendra pas. Ils attendent Godot, mais le maître du jeu, ce n’est même pas le patron, c’est Rex, le vieux ricanant « aux ruades de bouc ».

Une découverte, à un continent de certains clichés noirs.

Chez Fayard Noir, traduit par Christophe Mercier.

f

L’anglais possède bien des charmes propres, qui font les délices des linguistes et l’intérêt du métier de traducteur. Son intérêt mais aussi, bien sûr, sa difficulté.

Pour le traducteur de polar, mais pas seulement, le mot fucking fait partie de ces charmes, tendance vénéneuse. Pareil au rat des marais ou à l’écrevisse américaine, fucking s’étale dans sa simplicité, parfois fatal aux autres syntagmes. Nous, Français, lecteurs de Rabelais, de Céline et de Dard, amateurs de langue fleurie au lexique d’une turgescente abondance, tombons de haut devant cette monoculture de l’insulte. Les Anglo-saxons n’auraient-ils que ce putain à la bouche ? Merde alors.

Sont-ils limités à ce point ?

Et surtout, comment traduire cette saleté de fucking ?

Si la littérature est un crime parfait, et la traduction un hold-up textuel, il importe avant tout de garder son calme. Et pour garder son calme, rien de mieux que la nuance.

Tout d’abord, les Anglo-saxons ne sont pas aussi limités que nous pourrions le penser. Nous aurions pu nous en douter. Leur lexique sait être très vert et très riche, comme tout lecteur d’Irvine Welsh ou d’Iceberg Slim en V.O pourra en témoigner (ces deux exemples étant bien sûr choisis pour leur totale disparité culturelle). Du maquereau de Detroit au pochtron du Fife, l’anglais fait preuve de souplesse et d’ampleur. Le « wee pouf » devient un « lil’ faggot », pour n’en rester qu’aux insultes les plus convenues.

Il n’en reste pas moins que fucking domine le langage cru, qu’il le phagocyte, et qu’il va bien falloir le traduire. Certains collègues (heureusement de moins en moins nombreux) pensent s’en tirer en imposant l’équivalence fucking=putain de. Ce n’est pas inexact, c’est juste insuffisant. Car « putain de », en français, ne s’est pas imposé avec la même évidence que fucking. Il peut parfois fonctionner (fucking car= putain de voiture, pourquoi pas) mais sa répétition, évidente en anglais, lasse rapidement en français – ou crée un effet comique qui n’est pas forcément bienvenu.

Il faut donc trouver une autre solution.

Son principe est simple : fucking est un « marqueur » : il intensifie et surtout, rend grossier le mot ou le groupe de mots auquel il s’applique. En d’autres termes, il indique un changement de registre.

What a fucking car = Quelle merde cette bagnole (qui ici sera mieux qu’une simple « voiture »).

I met a fucking banker at the desk = Il y avait un de ces connards de gratte-papier à la banque…

She’s a fucking whore = C’est la reine des radasses (attention au mot « salope », qui à l’instar du terme « bitch » peut désigner une femme agressive, revendicative…toutes choses qu’une certaine langue parfois teintée d’un léger machisme n’aime guère). Ici fucking s’applique à un terme déjà grossier : n’hésitons nullement à mettre le paquet, comme dirait l’autre.

I’m fucking late=Oh nom de Dieu, comment je suis en retard ! (ne pas hésiter à modifier la ponctuation : l’anglais dispose de ressources d’accentuation dont nous sommes privés, il faut donc les compenser).

Pour conclure, fucking est à l’image de la traduction : pour rester fidèle à l’esprit du texte, il faut parfois en transposer la lettre.

Il fallait bien tout ce fucking article (article à la con) pour en arriver là.

Prochaine intervention : Wordsworth est-il traduisible en s’aidant du lexique de Lamartine ?