somoza_caverne_idees_g – Le Traducteur, dit Crantor en l’interrompant.

– Quoi ?

L’énorme visage de Crantor, éclairé d’en bas par les lampes, avait l’air d’un masque mystérieux.

– C’est une croyance très répandue dans certaines régions éloignées  de  Grèce, dit-il. D’après elle, tout ce que nous faisons et disons sont des mots écrits dans une autre langue sur un immense papyrus. Et il y a Quelqu’un qui en ce moment même est en train de lire ce papyrus et qui déchiffre nos actions et nos pensées, en découvrant les clés occultes dans le texte de notre vie. Ce quelqu’un s’appelle l’interprète ou le Traducteur…Ceux qui croient en lui pensent que notre vie possède un sens final que nous ignorons nous-mêmes, mais que le Traducteur peut découvrir au fur et à mesure qu’il nous lit. À la fin, le texte s’achèvera et nous mourrons sans en savoir plus qu’avant. Mais le Traducteur, qui nous a lus, connaîtra enfin le sens ultime  de notre existence.

– Et à quoi leur sert-il de croire en ce stupide Traducteur puisqu’ils mourront tous aussi ignorants ? demanda Héraclès, qui était resté silencieux jusqu’alors.

– Eh bien, il y a des gens qui pensent qu’il est possible de parler avec le Traducteur. .. Ils disent que nous pouvons nous adresser à lui en sachant qu’il nous écoute, car il lit et traduit toutes nos paroles.

Juan Carlos Somoza, La Caverne des Idées, chez Babel.

Traductrice : Marianne Millon

Plus modestement, bonnes fêtes à tous.

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Mexico.

« Les paroles, ici, ont valeur d’actes ; ce sont les escarmouches de notre guerre civile de l’indolence, où le premier qui se fâche a perdu. Et les perdants doivent partir. La seule victoire, c’est s’y réveiller. Quant au reste, nul n’en sait rien. Tenons-nous-en à l’essentiel : rester, c’est la comprendre, c’est savoir ce qui importe, c’est à dire rester. »

Fabrizio Mejia Madrid est journaliste, habitant de Mexico et spécialiste de la ville. Il a tenu un certain temps une rubrique des faits divers qui, dit-il, lui a permis d’aller dans des quartiers où il n’aurait jamais eu l’occasion de mettre les pieds autrement.

Ce fantastique roman est une promenade floue dans Mexico, vue par un narrateur à la vie tout aussi flottante. Car la ville est construite sur un lac, et sur du passé. D’où son côté incertain, que la vie sordide des mégapoles du tiers monde n’arrive pas à dissimuler. Mexico est une ville disparue, une ville engloutie qui cherche à masquer sa précarité souterraine derrière l’hystérie des voitures et des gens.

Le texte évoque les quatre éléments : la terre (le séisme de 85), l’eau (les inondations récurrentes et interminables, l’impossible assèchement), l’air (la pollution omniprésente) et enfin le feu (les incendies, la menace permanente des volcans). Entre ces quatre sentinelles de l’Apocalypse, le narrateur nous entraîne dans des aventures vagues et hilarantes.

Fabrizio Mejia Madrid est plein d’humour et viscéralement attaché à  sa ville.

Cela n’empêche pas Mexico d’être, bien sûr, une métaphore de la vie humaine.

Par discrétion, nous éviterons les comparaisons évidentes avec la Lisbonne de Pessoa ou le Dublin de Joyce, mais il faut se rendre à l’évidence : l’écrivain Madrid porte une ville dans sa tête.

Chez Les Allusifs, traduit par Gabriel Iaculli

beton

Je ne t’aime pas, et tu ne m’aimes pas. C’est comme ça qu’on fait du bon travail. Ne jamais aimer son patron. Quel qu’il soit, il faut haïr ce fils de pute. Un homme qui ne hait pas son patron ne vaut rien. Et un patron que ses hommes ne haïssent pas ne vaut rien.

C’est sur ces bases saines qu’Eric Williamson, ancien ouvrier du bâtiment lui-même, construit le chantier de Noir Béton.

Malgré la dualité chromatique que le titre semble suggérer, nous sommes dans un monde haut en couleurs. San Francisco. Ses sans-abris. Ses putains. Ses patrons. Ses ouvriers du bâtiment. Broadstreet, personnage central, ne mange plus que de l’alcool. Il se consume. Ses camarades mexicains parviendront-ils à le sauver par leur action rédemptrice et collective ? Mazzarino, le patron (l’homme qui théorise en exergue de cet article). Colby Root, le Mormon fanatique, qui trouve dans le béton, la gunite, le visage de Dieu. Et enfin Rex, son double maudit, figure du Diable qui aime travailler sur les chantiers.

Le réalisme est là, rappelant les sidérantes Tribulations d’un précaire de Iain Levison. La paye et les doigts amputés, les horaires plus qu’approximatifs, les syndicats corrompus, le travail au noir et surtout, partout, la saleté, le danger et l’alcool. Le tableau est proche de Zola.

Mais l’intérêt profond, littéraire donc, est ailleurs sans doute. Au delà du réalisme, voire du naturalisme, le lecteur et Broadstreet basculent dans l’envers du décor. Les chantiers s’hallucinent, la ville de San Francisco se tord en un poème sordide, les personnages ne sont plus que des cartes à jouer. Il faut un grand talent, et une grande générosité sans doute après avoir connu cette vie, pour insuffler une fièvre de surréalisme au compte-rendu de ce monde noir du travail, qui aurait pu n’être que désespérant.

Cet univers sale, Eric Williamson le transcende, discrètement, avec une langue sobre qui frôle parfois Beckett. Car tous attendent la fin d’un chantier qui ne viendra pas. Ils attendent Godot, mais le maître du jeu, ce n’est même pas le patron, c’est Rex, le vieux ricanant « aux ruades de bouc ».

Une découverte, à un continent de certains clichés noirs.

Chez Fayard Noir, traduit par Christophe Mercier.

f

L’anglais possède bien des charmes propres, qui font les délices des linguistes et l’intérêt du métier de traducteur. Son intérêt mais aussi, bien sûr, sa difficulté.

Pour le traducteur de polar, mais pas seulement, le mot fucking fait partie de ces charmes, tendance vénéneuse. Pareil au rat des marais ou à l’écrevisse américaine, fucking s’étale dans sa simplicité, parfois fatal aux autres syntagmes. Nous, Français, lecteurs de Rabelais, de Céline et de Dard, amateurs de langue fleurie au lexique d’une turgescente abondance, tombons de haut devant cette monoculture de l’insulte. Les Anglo-saxons n’auraient-ils que ce putain à la bouche ? Merde alors.

Sont-ils limités à ce point ?

Et surtout, comment traduire cette saleté de fucking ?

Si la littérature est un crime parfait, et la traduction un hold-up textuel, il importe avant tout de garder son calme. Et pour garder son calme, rien de mieux que la nuance.

Tout d’abord, les Anglo-saxons ne sont pas aussi limités que nous pourrions le penser. Nous aurions pu nous en douter. Leur lexique sait être très vert et très riche, comme tout lecteur d’Irvine Welsh ou d’Iceberg Slim en V.O pourra en témoigner (ces deux exemples étant bien sûr choisis pour leur totale disparité culturelle). Du maquereau de Detroit au pochtron du Fife, l’anglais fait preuve de souplesse et d’ampleur. Le « wee pouf » devient un « lil’ faggot », pour n’en rester qu’aux insultes les plus convenues.

Il n’en reste pas moins que fucking domine le langage cru, qu’il le phagocyte, et qu’il va bien falloir le traduire. Certains collègues (heureusement de moins en moins nombreux) pensent s’en tirer en imposant l’équivalence fucking=putain de. Ce n’est pas inexact, c’est juste insuffisant. Car « putain de », en français, ne s’est pas imposé avec la même évidence que fucking. Il peut parfois fonctionner (fucking car= putain de voiture, pourquoi pas) mais sa répétition, évidente en anglais, lasse rapidement en français – ou crée un effet comique qui n’est pas forcément bienvenu.

Il faut donc trouver une autre solution.

Son principe est simple : fucking est un « marqueur » : il intensifie et surtout, rend grossier le mot ou le groupe de mots auquel il s’applique. En d’autres termes, il indique un changement de registre.

What a fucking car = Quelle merde cette bagnole (qui ici sera mieux qu’une simple « voiture »).

I met a fucking banker at the desk = Il y avait un de ces connards de gratte-papier à la banque…

She’s a fucking whore = C’est la reine des radasses (attention au mot « salope », qui à l’instar du terme « bitch » peut désigner une femme agressive, revendicative…toutes choses qu’une certaine langue parfois teintée d’un léger machisme n’aime guère). Ici fucking s’applique à un terme déjà grossier : n’hésitons nullement à mettre le paquet, comme dirait l’autre.

I’m fucking late=Oh nom de Dieu, comment je suis en retard ! (ne pas hésiter à modifier la ponctuation : l’anglais dispose de ressources d’accentuation dont nous sommes privés, il faut donc les compenser).

Pour conclure, fucking est à l’image de la traduction : pour rester fidèle à l’esprit du texte, il faut parfois en transposer la lettre.

Il fallait bien tout ce fucking article (article à la con) pour en arriver là.

Prochaine intervention : Wordsworth est-il traduisible en s’aidant du lexique de Lamartine ?

La traduction française du Breakout de Richard Stark, alias Donald Westlake, est désormais disponible.

Retrouvez Parker, le gentleman (?) cambrioleur, aux prises avec une dure réalité : celle des murs. Des murs qu’il faut casser pour sortir…mais aussi pour entrer (puis encore pour sortir). Une allégorie de l’existence ?

Un thriller crédible et efficace, quoi qu’il en soit.

Bonne lecture.

Chez Rivages.

…Après le Kosovo et les hommes de la KFOR…et les employés de la mission des Nations Unies…et des gens des ONG…j’ai été baisée par des Italiens, des Pakistanais et surtout par des Allemands…A Kukës, on avait ordre d’être entièrement à disposition des Forces internationales… et d’être particulièrement gentilles et obéissantes avec les Allemands, parce qu’ils payent mieux, surtout les officiers…

Tel est le quotidien de Doïna, très jeune habitante de la Moldavie roumaine, victime de la traite des blanches.

Je suis en fauteuil roulant, ma jambe est complètement plâtrée pour encore deux mois, j’ai le cou dans une foutue minerve et le bras en écharpe, on m’a retiré le plâtre du bras seulement la semaine dernière, je ne peux toujours pas me remettre à travailler, d’ailleurs personne ne m’offre de boulot, ma femme s’est tirée en embarquant les gosses parce qu’un crétin lui a balancé des calomnies sur ma vie privée au Japon, je dois payer les avocats pour le divorce, mon cousin me harcèle pour une somme énorme que je n’arrive pas à lui rembourser…je fonctionne aux calmants et aux anti-dépresseurs, je me suis remis à fumer trois paquets par jour, mon découvert a atteint des profondeurs apocalyptiques…

Et voici le quotidien de Gilbert Woodbrooke, le calamiteux photographe fétichiste et protagoniste récurrent des romans de R. Slocombe.

La trajectoire complexe de Gilbert finira par rejoindre celle de Doïna ; auparavant, elle aura croisé une écrivaine japonaise de 19 ans à la dernière mode, une femme docteur d’une énergie indomptable, un artiste aussi contemporain que pervers, et un gang de proxénètes albanais. Tout est possible : nous sommes dans le Londres de Tony Blair.

Les gaffes du photographe, hormone ambulante, loser frénétique et handicapé des béquilles, insufflent un humour bienvenu à un roman particulièrement sombre. En véritable chirurgien du noir, Romain Slocombe greffe un contexte existant, celui de l’esclavage par la prostitution, à des perversions imaginaires, du domaine de l’intime. Le Mal public et privé se côtoient et fusionnent dans un ancien asile de fous : les noces de l’indifférence et du sadisme sont ainsi représentées, jusqu’à un final inattendu et éprouvant. Le cauchemar est devenu réalité, l’opération est terminée.

Gilbert Woodbrooke, lui, continuera à vivre. Le lecteur aussi. Le roman s’est refermé sur lui.

On attend la suite de cette trilogie L’Océan de la stérilité… avec une certaine angoisse.

Chez Fayard Noir.

Mais laissez-moi vous dire une chose : le corps humain ne perd pas de temps non plus. Tout symptôme a ses raisons, ses motivations. Même les cauchemars sont nécessaires pour que la machine fonctionne… Disons que ce sont les pets de l’esprit, pour parler vulgairement.

José Carlos Somoza, psychiatre d’origine cubaine vivant en Espagne, n’a sans doute aucun rapport avec la sinistre dynastie qui régna un temps sur le Nicaragua. Sa Treizième dame, en revanche, entretient des relations étroites avec la profession de son auteur. Le lecteur entre dans un cauchemar éveillé, sans recours aucun aux clichés du roman noir.

Disons-le aussitôt : La dame n°13 est un livre d’horreur. Si les cauchemars sont les pets de l’esprit, l’insouciant amateur de littérature noire plonge dans une atmosphère empestée. Le livre s’ouvre sur un cauchemar classique, presque orthodoxe pourrait-on dire, et enchaîne sur des meurtres atroces. Rulfo, la victime de ces rêves, est un ancien professeur féru de poésie, tombé dans l’alcool. Avec Ballesteros, médecin généraliste de l’âme et surtout Raquel, jeune femme au passé disparu, il va affronter le péril ultime : les 13 dames de la poésie.

Car l’horreur va bien au-delà des meurtres et tortures qui jalonnent le parcours de nos héros. L’horreur est diligentée par les 13 dames (mais sont-elles bien treize ?) qui sont, depuis l’éternité, les muses des poètes…mais il s’agit malheureusement de sorcières, d’êtres aussi maléfiques que sadiques, qui utilisent la poésie comme une arme – une arme concrète, une incantation destructice. Tel vers de Shakespeare, correctement prononcé, peut détruire une ville. Tel quatrain de Dante peut réduire un être humain en bouillie sanguinolente. Les trois personnages, porteurs d’une vie qu’ils ignorent, iront de manipulation en manipulation jusqu’à l’affrontement final.

Au-delà de l’intrigue palpitante aux rebondissements aussi nombreux que subtils, au-delà de l’horreur physique pure que l’auteur n’hésite pas à invoquer, c’est bien sûr le postulat de ce livre qui fait frissonner : et si la poésie n’était qu’un instrument de pouvoir, et les Muses d’infâmes et indestructibles sorcières ?

Question perverse à laquelle il est vivement conseillé de réfléchir.

Chez Babel/Actes Sud. Traduit par Marianne Millon.