…Après le Kosovo et les hommes de la KFOR…et les employés de la mission des Nations Unies…et des gens des ONG…j’ai été baisée par des Italiens, des Pakistanais et surtout par des Allemands…A Kukës, on avait ordre d’être entièrement à disposition des Forces internationales… et d’être particulièrement gentilles et obéissantes avec les Allemands, parce qu’ils payent mieux, surtout les officiers…

Tel est le quotidien de Doïna, très jeune habitante de la Moldavie roumaine, victime de la traite des blanches.

Je suis en fauteuil roulant, ma jambe est complètement plâtrée pour encore deux mois, j’ai le cou dans une foutue minerve et le bras en écharpe, on m’a retiré le plâtre du bras seulement la semaine dernière, je ne peux toujours pas me remettre à travailler, d’ailleurs personne ne m’offre de boulot, ma femme s’est tirée en embarquant les gosses parce qu’un crétin lui a balancé des calomnies sur ma vie privée au Japon, je dois payer les avocats pour le divorce, mon cousin me harcèle pour une somme énorme que je n’arrive pas à lui rembourser…je fonctionne aux calmants et aux anti-dépresseurs, je me suis remis à fumer trois paquets par jour, mon découvert a atteint des profondeurs apocalyptiques…

Et voici le quotidien de Gilbert Woodbrooke, le calamiteux photographe fétichiste et protagoniste récurrent des romans de R. Slocombe.

La trajectoire complexe de Gilbert finira par rejoindre celle de Doïna ; auparavant, elle aura croisé une écrivaine japonaise de 19 ans à la dernière mode, une femme docteur d’une énergie indomptable, un artiste aussi contemporain que pervers, et un gang de proxénètes albanais. Tout est possible : nous sommes dans le Londres de Tony Blair.

Les gaffes du photographe, hormone ambulante, loser frénétique et handicapé des béquilles, insufflent un humour bienvenu à un roman particulièrement sombre. En véritable chirurgien du noir, Romain Slocombe greffe un contexte existant, celui de l’esclavage par la prostitution, à des perversions imaginaires, du domaine de l’intime. Le Mal public et privé se côtoient et fusionnent dans un ancien asile de fous : les noces de l’indifférence et du sadisme sont ainsi représentées, jusqu’à un final inattendu et éprouvant. Le cauchemar est devenu réalité, l’opération est terminée.

Gilbert Woodbrooke, lui, continuera à vivre. Le lecteur aussi. Le roman s’est refermé sur lui.

On attend la suite de cette trilogie L’Océan de la stérilité… avec une certaine angoisse.

Chez Fayard Noir.

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Pour la rentrée, retour rétro : René Réouven.

René Réouven est injustement oublié ; en tous cas, il n’est pas aussi fêté qu’il devrait l’être. Auteur notamment d’un whodunit parodique et acide sur les moeurs académiques et littéraires, dont votre serviteur, honte à lui, a oublié le titre mais pas la chute, René Réouven s’illustre ici dans une évocation à la fois joyeuse et sinistre du Londres victorien, où il jongle en virtuose avec des personnages aussi délicats qu’Oscar Wilde (encore lui) et le Dr Jekyll avec son double en embuscade. L’intrigue, assez serrée, permet de naviguer entre les clichés d’époque sans jamais se fracasser dessus…

Un savant invente une machine à pénétrer dans l’esprit. C’est l’époque du scientisme d’H.G. Wells, les machines étonnantes ne font peur à personne. C’est en effet la personne qui est dangereuse… bien plus que la machine.

« …sous la surface lumineuse qui s’offre à l’observation intérieure, s’étend une région obscure, inexplorée, peuplée de phénomènes subconscients dont nous ne percevons que les effets atténués et modifiés… »

Une image s’est subitement imposée à moi, image absurde, mais qui puisait sa force dans son absurdité même : j’ai pensé à ces poissons des grandes profondeurs, dont la cohésion organique n’est maintenue que par l’énorme pression de l’eau, et qui éclatent lorsqu’on les ramène à la surface.

Bonne  plongée.

Chez Denoël.