Pour la rentrée, retour rétro : René Réouven.

René Réouven est injustement oublié ; en tous cas, il n’est pas aussi fêté qu’il devrait l’être. Auteur notamment d’un whodunit parodique et acide sur les moeurs académiques et littéraires, dont votre serviteur, honte à lui, a oublié le titre mais pas la chute, René Réouven s’illustre ici dans une évocation à la fois joyeuse et sinistre du Londres victorien, où il jongle en virtuose avec des personnages aussi délicats qu’Oscar Wilde (encore lui) et le Dr Jekyll avec son double en embuscade. L’intrigue, assez serrée, permet de naviguer entre les clichés d’époque sans jamais se fracasser dessus…

Un savant invente une machine à pénétrer dans l’esprit. C’est l’époque du scientisme d’H.G. Wells, les machines étonnantes ne font peur à personne. C’est en effet la personne qui est dangereuse… bien plus que la machine.

« …sous la surface lumineuse qui s’offre à l’observation intérieure, s’étend une région obscure, inexplorée, peuplée de phénomènes subconscients dont nous ne percevons que les effets atténués et modifiés… »

Une image s’est subitement imposée à moi, image absurde, mais qui puisait sa force dans son absurdité même : j’ai pensé à ces poissons des grandes profondeurs, dont la cohésion organique n’est maintenue que par l’énorme pression de l’eau, et qui éclatent lorsqu’on les ramène à la surface.

Bonne  plongée.

Chez Denoël.

Souvenez-vous, Nino, qu’un dieu meurt lorsqu’il n’a plus d’adorateurs, mais qu’une idée à laquelle plus personne ne croit devient un idéal. Nous sommes des rois sans royaume : mon règne est passé, mais ce nouveau siècle ou le suivant, votre règne arrivera, comme dans la chanson…

Le linceul du vieux monde, c’est celui que tisse Bruant, le chanteur de la Belle Epoque. Mais aussi Nino, vieux militant anarchiste, et Oscar Wilde, poète déchu désireux de faire sauter la tour Eiffel. Ce tandem improbable sera entraîné dans une conspiration où rôdent opium et magie noire. Et qui pique les femmes dans les omnibus ?

Le roman, digne des meilleurs feuilletons d’époque (au sens noble du terme), nous entraîne dans un maëlstrom d’aventures échevelées. Argots d’époque, messes sataniques, glorieux faits d’armes de l’anarchisme, misère des faubourgs et mégalomanie de l’Exposition universelle… On ne fera qu’un reproche à l’auteur, par ailleurs universitaire et collaborateur de la revue Gangsterera : c’est trop court, en somme. La matière est tellement dense qu’elle se serait volontiers prêtée à un ouvrage plus épais.

Next time, hopefully.

Paru chez l’Ecailler, collection l’Atinoir. Préface de Paco Ignacio Taibo.

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« Nous étions à mi-chemin entre le poisson et le pudding. Au moment où Supple ouvrait la bouche pour commencer une nouvelle et interminable histoire, je fis ce qu’il fallait faire et le tuai.

Une tache s’élargit sur son plastron blanc, pareille à des pétales de coquelicot surgissant de la neige. Comme mon carnet de croquis me manquait ! Il y avait là une orgie de nuances pourpres. » *

Une orgie de nuances pourpres.

Ainsi peut-on résumer la vie de Lucifer Box : dandy, peintre, et assassin. Mais le très wildien M. Box récuserait sans doute cette appellation. Lucifer Box n’est pas un tueur, c’est un agent secret au service de Sa Gracieuse Majesté, le prince Edouard. La peinture, les dîners mondains (ou semi-mondains…) ne sont qu’une couverture.

Alors, quand les plus grands scientifiques de l’Empire se mettent à disparaître – mais pas leurs cercueils – et qu’un trafic mystérieux semble les relier à Naples, Lucifer Box n’hésite plus. En outre, une dame a disparu, dans des circonstances propres à étonner Sherlock Holmes en personne.

Sur place, Lucifer fait rapidement la connaissance de Charlie Jackpot, un jeune domestique déluré – à tous points de vue – en compagnie duquel, de bouges grandiloquents en tunnels méphitiques, il devra lutter contre le plan infernal du Vesuvius Club.

 

The Vesuvius Club mêle l’humour à la noirceur ; son narrateur et personnage principal, aussi amoral qu’esthète, mélange de James Bond et de Dorian Gray, nous dépeint un monde édouardien et souterrain, peuplés de pseudo-ducs, de savants fous et de meurtrières à voilette. Le style aussi enlevé qu’efficace, entraîne le lecteur dans des aventures échevelées, mais toujours en monocle et haut-de-forme…

Chez Simon & Schuster. L’auteur, Mark Gatiss, a collaboré à la Ligue des gentlemen extraordinaires. The Vesuvius Club est en VO et pour l’instant, libre de droits. Il ne manque qu’un éditeur, le traducteur étant tout trouvé…

*Trad. Emmanuel Pailler