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Parce que la traduction ce n’est pas rester seul devant son ordinateur, ou sa feuille blanche si l’on n’aime pas les ordinateurs. La traduction implique des rencontres, et ces rencontres, même les plus anodines, emmènent à la découverte de pays étonnants, dont on n’aurait jamais eu idée dans un bureau – bancaire ou autre.

– Sans les frères Farrelly et leur Comedy Writer, le traducteur n’aurait jamais rencontré le « big-titted beach bunny » (1), animal étrange principalement croisé en Californie.

-Sans Lovecraft et son Abomination de Dunwich, le traducteur n’aurait jamais rencontré de phrase alignant six adverbes en trois lignes. Littérairement, c’est indéniablement très fort.

-Sans Peter Craig et son Bloodfather, le traducteur n’aurait jamais découvert la technique martiale du wedgie (2) et ses ramifications, tels le melvin et le mervin.

-Sans Tony Allan et ses Vikings (Gründ), le traducteur n’aurait jamais imaginé que la mythologie scandinave était d’un pessimisme lovecraftien. Après le Ragnarok, dieux et géants sont morts. La poussière de givre retombe. Un couple d’humains a survécu, il repeuplera le monde sans doute. Tout peut recommencer dans l’innocence ? Non. Un dragon ailé surgit des profondeurs. Des cadavres humains sont cloués sur ses ailes.

(1) Pépette des plages à gros roplolos. (La traduction étant un processus imparfait, les lecteurs sont invités à faire part de leurs suggestions).

(2) Le wedgie consiste à saisir quelqu’un par ses sous-vêtements  et à les remonter vigoureusement. Le melvin est un wedgie pratiqué de face, le mervin un wedgie pratiqué à deux mains. Merci de votre attention.

-Enfin, sans la traduction, le traducteur n’aurait jamais pu comprendre les voeux de Manchette pour la nouvelle année :

« Il serait très important de n’exercer aucune profession et de n’avoir aucun loisir. Il serait très important que ces choses n’existent pas. »

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Debout sur le trottoir avec ses deux sacs pleins de courses, Lydia attendait son chauffeur. Elle s’imaginait sur le siège passager de chaque voiture qui défilait devant elle. C’était si facile de disparaître. Ouvrir une portière, supplier un inconnu.

Elle pouvait plonger dans une nouvelle vie avec un banlieusard qui ne se douterait de rien, se perdre dans un tourbillon de gratitude, lui raconter des histoires le soir, évoquer en chuchotant le miracle de leur rencontre inopinée ; puis elle lui plierait son linge, porterait ses enfants, et vieillirait dans un camping-car climatisé au milieu d’un lotissement ensoleillé et sans arbres. Tout était destin, si on le travaillait.

Elle pourrait aussi, tout simplement, être retrouvée morte dans une valise de vagabond, abandonnée dans un casier de gare routière ou les toilettes pour hommes d’un restoroute. Tout inconnu portait en lui son énigme de vie ou de mort.

Los Angeles, vers 2000. Lydia a 17 ans et une dépendance aux amphétamines. Fille d’une paumée arriviste et d’un Hell’s Angel absent, elle quitte pour de bon le « foyer » familial. Elle rencontre alors Jonah, séduisant petit prince à la chemise froissée, et les vrais problèmes commencent. Prise en chasse par des gangsters, Lydia se tourne vers la seule personne qui peut l’aider : son père, John Link, le motard de l’enfer. Réchappé de l’alcool et du pénitencier, Link n’aspire plus qu’à vivoter dans son atelier de tatouages, en attendant une mort paisible, loin de la ville. Le retour inopiné de sa fille le relancera dans un road movie imprégné de cambouis, de chimie et d’amour filial.

–Un texte parfois difficile : l’auteur a le goût des métaphores imprévues, et l’anglais se prête sans doute mieux au free style que le français . Tel personnage, mitraillé dans sa salle de bains, est implicitement comparé à un chevalier attaqué dans sa « porcelain turret »… Par bonheur, l’auteur appartient à cette catégorie de gens charmants qui ne s’estiment pas membres d’une race supérieure, et il répond de très bonne grâce à toutes les questions. C’est d’autant plus appréciable que le roman plonge dans deux sous-cultures bien précises : celle des gangsters latinos et celle des marges désertiques de Los Angeles, refuge des refuzniks.

A paraître chez  Rivages.