puritainLe traducteur se trouve parfois confronté à des nappes de difficultés. Comme un gros gâteau de mariage, ces nappes s’étalent, scintillent, mettent le manipulateur de langage en appétit…et il finit par renoncer, écoeuré.

Comme on ne saurait renoncer à tout (sinon, pas de traduction), il faut, horreur, faire un tri et prendre quand même un morceau de gâteau. Comme dans la vie.

Un exemple. Le livre parle des sorcières de Salem (1692). Il met en scène lesdistes sorcières, avec un langage différent, qu’il faudra rendre. Première nappe : une langue de la fin du XVIIe ; décalage historique donc. A nous Molière ! Hélas : la deuxième nappe arrive : il s’agit de paysans ; décalage social. Ledit décalage est d’ailleurs bien visible dans certaines scènes de procès, les juges ne comprenant pas toujours les jugés. Et que dire du méchant avocat tout droit arrivé de la perfide Albion, et qui parle, croit-on, l’Anglais de la Reine ? Troisième nappe : les régionalismes. Les paysans de la fin du XVIIe ont le mauvais goût (entre autres) d’habiter quelque part. Ils ont un accent non rhotique (en français : ils bouffent certains « r »), ce qui évoque l’accent anglais typique dit de la « patate chaude dans la bouche ». (Une curiosité : les accents non rhotiques, aux Etats-Unis, sont actuellement l’apanage d’une poignée de « Brahmanes de Boston », ultra-WASP cultivés, et…des Noirs américains. Comme quoi, au pays de Barack Obama, on ne peut même pas juger les gens sur l’accent).

Quoi qu’il en soit, au traducteur de s’en dépêtrer, comme dit le vulgaire. Et, une fois de plus, a lieu la petite et magique (?) tambouille. Un chouïa de syntaxe archaïque (je l’aurions…), quelques expressions de la même époque (oui-da, fort affligée…) et, audace suprême, Marthe (pour Martha) devient Mâta. Et on évite le calque sur Molière ou Marivaux, pour ne pas « parasiter » la lecture. Les fermiers puritains de Salem ne sont pas les bourgeois de Molière, et peut-être encore moins les gais (enfin, au départ) paysans de Marivaux.

Cela dit, le doute persiste…rien n’est forclos. Et l’instinct du traducteur l’avertit que ce ne sera pas si simple.

Mais laissez-moi vous dire une chose : le corps humain ne perd pas de temps non plus. Tout symptôme a ses raisons, ses motivations. Même les cauchemars sont nécessaires pour que la machine fonctionne… Disons que ce sont les pets de l’esprit, pour parler vulgairement.

José Carlos Somoza, psychiatre d’origine cubaine vivant en Espagne, n’a sans doute aucun rapport avec la sinistre dynastie qui régna un temps sur le Nicaragua. Sa Treizième dame, en revanche, entretient des relations étroites avec la profession de son auteur. Le lecteur entre dans un cauchemar éveillé, sans recours aucun aux clichés du roman noir.

Disons-le aussitôt : La dame n°13 est un livre d’horreur. Si les cauchemars sont les pets de l’esprit, l’insouciant amateur de littérature noire plonge dans une atmosphère empestée. Le livre s’ouvre sur un cauchemar classique, presque orthodoxe pourrait-on dire, et enchaîne sur des meurtres atroces. Rulfo, la victime de ces rêves, est un ancien professeur féru de poésie, tombé dans l’alcool. Avec Ballesteros, médecin généraliste de l’âme et surtout Raquel, jeune femme au passé disparu, il va affronter le péril ultime : les 13 dames de la poésie.

Car l’horreur va bien au-delà des meurtres et tortures qui jalonnent le parcours de nos héros. L’horreur est diligentée par les 13 dames (mais sont-elles bien treize ?) qui sont, depuis l’éternité, les muses des poètes…mais il s’agit malheureusement de sorcières, d’êtres aussi maléfiques que sadiques, qui utilisent la poésie comme une arme – une arme concrète, une incantation destructice. Tel vers de Shakespeare, correctement prononcé, peut détruire une ville. Tel quatrain de Dante peut réduire un être humain en bouillie sanguinolente. Les trois personnages, porteurs d’une vie qu’ils ignorent, iront de manipulation en manipulation jusqu’à l’affrontement final.

Au-delà de l’intrigue palpitante aux rebondissements aussi nombreux que subtils, au-delà de l’horreur physique pure que l’auteur n’hésite pas à invoquer, c’est bien sûr le postulat de ce livre qui fait frissonner : et si la poésie n’était qu’un instrument de pouvoir, et les Muses d’infâmes et indestructibles sorcières ?

Question perverse à laquelle il est vivement conseillé de réfléchir.

Chez Babel/Actes Sud. Traduit par Marianne Millon.